CCCXVII

Cannes, 16 novembre 1868.

Chère amie, j'ai été et je suis encore bien malade. Les bains d'air

comprimé, qui m'avaient fait tant de bien le printemps passé, n'ont pu

me guérir d'une bronchite qui a succédé à mon asthme et qui le vaut

bien. Je suis depuis six semaines toussant et étouffant, sans que

les différentes drogues que je prends avec beaucoup de docilité et

de résignation me fassent assez d'effet pour que je puisse reprendre

ma vie habituelle. Je ne sors plus que lorsqu'il fait très-chaud. Je

dors très-mal, et je passe mon temps à entretenir les _blue devils..._

C'est surtout la nuit que je souffre et me tourmente le plus. Si je

suis aussi patraque avant l'hiver, que deviendrai-je lorsqu'il fera

réellement froid? Voilà ce qui me préoccupe très-désagréablement.

Depuis trois ou quatre, jours, cependant, je suis un peu moins mal.

J'ai fait, au milieu de mes insomnies, une copie soignée du _Trouveur

de miel_[1], avec les changements que vous m'avez conseillés et qui me

paraissent l'avoir amélioré. Il demeure douteux que l'ours ait poussé

ses attentats jusqu'au point de troubler une généalogie illustre.

Cependant, les personnes intelligentes comme vous comprendront qu'il

est arrivé un accident très-grave. J'ai envoyé cette nouvelle édition Ã

M. Tourguenief pour la révision de la couleur locale, dont je suis un

peu en peine. Le diable, c'est que ni lui ni moi n'avons pu trouver un

Lithuanien qui sût sa langue et connût son pays. J'avais quelque envie

d'envoyer cela à l'impératrice pour sa fête; mais j'ai résisté à la

tentation, et j'ai bien fait. Dieu sait ce que l'ours serait devenu, au

milieu du monde qui est à Compiègne.--Nous avons eu un temps médiocre:

ni froid ni vent, mais pas beaucoup de jours réellement beaux. Je

suis ici depuis quinze jours. Le reste du temps, je l'ai passé Ã

Montpellier, où je me suis horriblement ennuyé. . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Voilà le pauvre Rossini mort. On prétendait qu'il avait beaucoup

travaillé, bien qu'il ne voulût rien publier; cela m'a toujours paru

très-improbable. La considération de l'argent, qui avait une grande

importance sur lui, aurait suffi pour qu'il publiât, s'il avait

réellement composé quelque chose. C'était un des hommes les plus

spirituels que j'aie vus, et on n'a rien entendu de plus merveilleux

que l'air du _Barbier de Séville_ chanté par lui. Aucun acteur ne lui

était comparable. L'année paraît être mauvaise pour les grands hommes.

On dit que Lamartine et Berryer sont très-gravement malades. Adieu,

chère amie; donnez-moi de vos nouvelles et quittez au plus vite le pays

humide que vous habitez. En province, on n'a pas de maison chaude.

Si vous connaissez quelque livre amusant, faites-m'en part, je vous

prie.

[1] _Lokis._

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 162 / 183 题