CCCXII

Montpellier, 20 avril 1868.

Chère amie, j'ai été si souffrant avant de venir ici, que j'avais perdu

tout courage; il m'était impossible de penser, à plus forte raison

d'écrire. Le hasard m'a fait savoir qu'il y avait à Montpellier un

médecin qui traitait l'asthme par un procédé nouveau, et j'ai voulu

essayer. Depuis cinq jours que je suis en traitement, il me semble

que mon état s'est amélioré, et le médecin me donne assez bon espoir.

On me met tous les matins dans un grand cylindre de fer, qui, je dois

l'avouer, a l'air de ces monuments élevés par M. de Rambuteau. Il y

a un bon fauteuil et des trous avec des glaces qui donnent assez de

jour pour lire. On ferme une porte en fer et on refoule de l'air dans

le cylindre avec une machine à vapeur. Au bout de quelques secondes,

on sent comme des aiguilles qui vous entrent dans les oreilles. Peu

à peu, on s'y habitue. Ce qui est plus important, c'est qu'on y

respire merveilleusement. Je m'endors au bout d'une demi-heure, malgré

la précaution que j'ai d'apporter la _Revue des Deux Mondes._ J'ai

déjà pris quatre de ces bains d'air comprimé et je me trouve assez

sensiblement mieux. Le médecin qui me gouverne, et qui n'a nullement

l'encolure d'un charlatan, dit que mon cas n'est pas des pires et

me promet de me guérir avec une quinzaine de bains. J'espère que je

vous trouverai bientôt à Paris. Je regrette de ne pas assister à la

discussion qui va avoir lieu au sujet des thèses de médecine. Avez-vous

lu la lettre de l'abbé Dupanloup? L'âme de Torquemada est entrée dans

son corps. Il nous brûlera tous si nous n'y prenons garde. Je crains

que le Sénat ne dise et ne fasse à cette occasion tout ce qu'il y a

de plus propre à le rendre ridicule et odieux. Vous ne sauriez croire

combien tous ces vieux généraux qui ont traversé tant d'aventures ont

peur du diable, à présent. Je ne sais pas si Sainte-Beuve est en état

de parler comme mon journal l'annonce; j'en doute, et, d'ailleurs, je

ne sais trop s'il prendrait la chose par le bon côté, j'entends de

manière à détourner la bombe. Son affaire à lui est de dire sa râtelée

sans se soucier des résultats, comme il a déjà fait à l'occasion du

livre de Renan. Tout cela m'agace et me tourmente. Nous avons ici

un temps admirable dont les natifs se plaignent fort, car il y a un

an qu'il n'a plu. Cela n'empêche pas les feuilles de pousser et la

campagne est magnifique. Malheureusement, mes bains me tiennent toute

la matinée et je ne puis guère me promener. Il y a ici la foire sous

mes fenêtres. On montre en face de moi une géante en robe de satin qui

se relève pour faire voir les jambes. Le diamètre est à peu près celui

de votre taille.

Je vous apporterai la traduction de _Fumée._ J'ai commencé un article

sur Tourguenief, mais je ne sais si j'aurai la force de le terminer

ici. Il n'y a rien de plus difficile que de travailler sur une table

d'hôtel. Adieu, chère amie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 157 / 183 题