Cannes, 10 février 1868.
Chère amie, je suis fâché d'apprendre la mort de M. D...; je l'avais
vu à ***, il y a je ne sais combien d'années. Il vous aimait beaucoup,
et, bien qu'on doive s'attendre à perdre à chaque instant des amis de
quatre-vingts ans, leur mort vient toujours comme un coup de foudre.
Voilà une des grandes misères de ceux qui vivent longtemps, c'est de
perdre tous les jours des amis et de se sentir un peu plus seuls. . . .
.
Pour moi, je croîs en mélancolie et en humeur noire. Je n'ai pas encore
pu m'accoutumer à souffrir et je m'en irrite, ce qui me donne deux maux
au lieu d'un. Je pense rester ici au moins jusqu'Ã la fin du mois, en
sorte que j'ai quelque espoir de vous retrouver à Paris. Je suis charmé
que ma tartine sur Pouchkine ne vous ait pas trop ennuyée. Ce qu'il y
a de beau, c'est que je l'ai écrite sans avoir les Åuvres de Pouchkine
avec moi. Ce que j'ai cité, ce sont des vers que j'avais appris par
cÅur dans le temps de ma grande ferveur russe. Il y a ici beaucoup de
Russes, et j'avais chargé un de mes amis de m'emprunter le volume des
poésies détachées, s'il y en avait dans la colonie moscovite. Il s'est
adressé à une très-jolie femme qui, au lieu de vers, m'a envoyé un gros
morceau de poisson du Volga, et deux oiseaux du même pays, tout cela
cuit à quelques mètres du pôle. C'était assez bon. Le poisson devait
être un gaillard de cinq à six pieds à en juger par la tranche qu'on
m'a envoyée. Cette dame, qui s'appelle madame Voronine, a une tête
charmante. Son mari a l'air d'un vrai Kalmouk. Il avait commencé par se
faire refuser la main de la dame. Il s'est tiré un coup de pistolet et
s'est manqué, et, pour sa peine, on l'a épousé.
Quant aux Anglais et aux Anglaises, jamais il n'y en a eu un si grand
nombre avec des cheveux et des toilettes impossibles, des bas rouges et
des paletots doublés de peaux de grèbe et des parasols. Depuis quinze
jours, les parasols sont plus utiles que les fourrures, car le temps
est magnifique et le soleil chaud comme en juin. Entre autres Anglais
extraordinaires, il y a le duc de Buccleugh, qui a une corne au milieu
du front. Son fils annonce une disposition à l'imiter. Ne croyez pas
que je parle métaphoriquement. C'est une corne qui leur pousse au crâne
et qui finira, je crois, par leur jouer un mauvais tour.
Je vous ai dit que j'avais _Fumée_, relié en volume à votre intention.
Je pourrais vous l'envoyer si vous vouliez. Mais je crois me rappeler
que vous m'avez pris les numéros du _Correspondant_ où cela se trouve.
C'est une des meilleures choses que M. Tourguenief ait encore faites.
La discussion sur la presse me dégoûte. Tout le monde ment trop, et
pas une idée ne surgit qui n'ait été déjà dite vingt fois en meilleurs
termes. Il me semble que le niveau de l'intelligence baisse fort, comme
celui de l'honnêteté. C'est bien triste au fond. J'ai vu hier un de mes
amis revenant de Mentana. Il m'a dit que les garibaldiens s'étaient
bien battus; que c'était un mélange singulier d'abominable canaille
et de fleur d'aristocratie. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ne
m'oubliez pas.