CCCX

Cannes, 5 janvier 1868.

Chère amie, pardon de vous répondre si tard. J'ai été et je suis encore

très-souffrant. Le froid, qui a pénétré jusqu'ici, me fait beaucoup

de mal. On dit qu'à Paris, c'est bien autre chose et que vous n'avez

rien à envier à la Sibérie. Je suis quelquefois une bonne partie de la

journée sans pouvoir respirer. Ce n'est pas une douleur aiguë, c'est un

malaise des plus impatientants et qui agit le plus fort sur les nerfs.

Vous me connaissez assez pour comprendre comment cela m'arrange. J'ai,

en outre, de grandes inquiétudes pour mon pauvre ami Panizzi, qui est Ã

Londres fort malade. Les dernières nouvelles étaient un peu meilleures,

mais très-peu rassurantes encore. Il avait le découragement, qui est

toujours un très-mauvais symptôme chez les malades.

Au milieu de toutes mes misères, je tue le temps comme je peux.

J'envoie aujourd'hui au _Journal des Savants_ la fin de la première

partie de _Pierre le Grand_; car il y a des premières et des secondes

parties comme dans les romans de Ponson du Terrail, et au _Moniteur_

une grande tartine sur Pouchkine. Vous verrez tout cela en temps

et lieu. Je lis un livre trop long et mal fait, mais dont l'auteur

paraît honnête et dit ce qu'il a vu et entendu. Il faut passer ses

réflexions, car il est un peu niais. C'est _Dixon's New America._ Il

a vu les Mormons et, ce qui est encore plus curieux, la République de

Mount-Lebanon; cela et le fénianisme donne une idée de l'Amérique.

Décidément, le mot de Talleyrand la définit exactement. Adieu, chère

amie; je vous souhaite santé et prospérité.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 155 / 183 题