CCCIX

Cannes, 16 décembre 1867.

Chère amie, j'étais en peine de vous quand votre lettre est venue me

rassurer. Vous devinez que tous ces changements de temps par lesquels

nous avons passé ne m'ont fait aucun bien. Nous avons même eu de la

neige pendant vingt-quatre heures, au grand étonnement des gamins et

des chiens du pays. Cela ne s'était pas vu depuis vingt ans. Rien de

plus amusant que les figures étonnées qui contemplaient le phénomène

qu'ils n'avaient jamais vu que de loin sur les Alpes. On s'attendait Ã

la destruction des fleurs, des orangers et même des oliviers; mais tout

a résisté à merveille, il n'y a que les mouches qui en soient mortes.

Le beau temps est revenu depuis quelques jours, et je commence Ã

respirer un peu moins mal. Je suis toujours à la merci du premier

changement de temps, let il n'y a pas de baromètre que je ne surpasse

par la sûreté de mes prédictions. Je suis fort effrayé de la politique;

je trouve dans le ton général des journaux et des orateurs quelque

chose qui me rappelle 1848. Ce sont des colères étranges sans causes

apparentes. Tous les nerfs sont tendus. M. Thiers, après avoir passé

toute sa vie dans les luttes politiques, est pris d'un tremblement

nerveux parce qu'un avocat marseillais dit des platitudes qui ne

méritaient qu'un sourire. Le plus fâcheux, c'est ce M. Rouher, qui veut

_outherod Herod_[1], et qui prononce le mot le plus antipolitique dont

tout ministre devrait s'abstenir. Je suis mécontent de tout le monde,

à commencer par Garibaldi, qui ne fait pas son métier. S'en aller Ã

Caprera, après avoir fait tuer quelques centaines de niais, me paraît

le comble de la honte pour l'espèce révolutionnaire et les _noblemen_

anglais qui ont pris cet animal pour quelque chose d'autre qu'un pantin.

Que vous dirai-je de la politique de M. Ollivier et _tutti quanti?_ Ils

ont beau tourner leurs phrases fort élégamment et affirmer qu'ils sont

profondément convaincus, ils me semblent des acteurs de second ordre

qui imitent les premiers rôles de façon à ne tromper personne. Nous

nous rapetissons tous les jours. Il n'y a que M. de Bismark qui soit un

vrai grand homme.

À propos, serait-il vrai qu'il eût dépensé ses fonds secrets? Je tiens

l'achat des journaux pour très-probable. Mais, comme M. de Bismark

n'enverra pas ses quittances à M. de Rerveguen, je pense que ces

messieurs s'en tireront à leur honneur.

Je ne vois de lisible que l'_Histoire de Pierre le Grand_ par M.

Oustisalef. Je viens d'envoyer au _Journal des Savants_ un grand

article, plein de détails de torture, etc. Il s'agit de la destruction

des strélitz.--Adieu. . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

[1] Expression anglaise: «surpasser Hérode en cruauté», c'est-à-dire

«lutter de folie avec ses adversaires».

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 154 / 183 题