Cannes, 3 janvier 1867.
Chère amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a
longtemps que je veux vous écrire; mais, d'abord, l'incertitude du lieu
où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par
chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez
pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je
vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe
dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante
affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des
rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rien
fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre
le Grand, dont je voudrais un jour faire un article pour le _Journal
des Savants._ Le grand homme était un insigne barbare, qui se grisait
horriblement et commettait une faute de goût pour laquelle je vous ai
trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout
cela n'empêche pas qu'il ne fût en réalité très-supérieur à son temps.
Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme
vous.
Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous
en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous
revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme
il n'y a rien dans cette Åuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel
du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance.
N'êtes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce
temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si
niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. . . .
. . . . . . . . . . . .
Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit
le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien
nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie Ã
un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières
aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française
si elle vient à perdre son courage militaire!--Je lis le roman de mon
amie madame de Boigne[1]. Il m'afflige. C'est une personne de beaucoup
d'esprit qui expose ses défauts et qui les critique très-amèrement,
mais qui les garde. Elle a passé plus de trente ans sans me dire un mot
de ce roman, et, dans son testament, elle a ordonné qu'on le publiât.
Cela m'a surpris autant que si j'apprenais que vous venez d'imprimer un
traité de géométrie.
Il faut que je vous dise quelque chose de ma santé, quoique le sujet
ne soit pas agréable. Je suis de plus en plus poussif. Quelquefois,
je me sens fort comme un Turc, je fais de longues promenades, et il
me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos
bois. Le soleil couché, ma poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre
mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que je ne
suis pas plus mal, que je suis même mieux dans la position horizontale
que debout ou assis.
Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.
[1] _Une Passion dans le grand monde._