CCXCVIII

Cannes, 3 janvier 1867.

Chère amie, j'ai reçu votre lettre avec beaucoup de remords. Il y a

longtemps que je veux vous écrire; mais, d'abord, l'incertitude du lieu

où vous êtes est un grand ennui. Vous êtes toujours par voies et par

chemins, et on ne sait où vous prendre. En second lieu, vous n'avez

pas répondu à une lettre très-longue et d'un très-beau style que je

vous avais adressée. De plus, vous ne savez pas comme le temps passe

dans un pays comme celui-ci, où il ne pleut jamais, et où l'importante

affaire est de se chauffer au soleil ou de peindre des arbres et des

rochers. J'avais apporté des livres pour travailler, mais je n'ai rien

fait encore que lire (en prenant des notes) une histoire de Pierre

le Grand, dont je voudrais un jour faire un article pour le _Journal

des Savants._ Le grand homme était un insigne barbare, qui se grisait

horriblement et commettait une faute de goût pour laquelle je vous ai

trouvée très-sévère lorsque vous étudiiez la littérature grecque. Tout

cela n'empêche pas qu'il ne fût en réalité très-supérieur à son temps.

Je voudrais dire cela un jour aux personnes pleines de préjugés comme

vous.

Je vous ai dit, quant à l'histoire dont je vous ai parlé, que je vous

en ferais lecture un de ces jours, quand j'aurais le plaisir de vous

revoir. Il n'est nullement question ni à propos de l'imprimer. Comme

il n'y a rien dans cette œuvre qui soit en faveur du pouvoir temporel

du pape, je craindrais qu'on ne la reçût pas avec bienveillance.

N'êtes-vous pas frappée et humiliée de la profonde bêtise de ce

temps-ci? Tout ce qui se dit pour et contre le pouvoir temporel est si

niais et si absurde, que j'en rougis pour mon siècle. . . .

. . . . . . . . . . . .

Une autre chose qui me rend furieux, c'est la façon dont on reçoit

le projet de la réorganisation de l'armée. Tous les jeunes gens bien

nés meurent de peur d'être dans le cas de se battre pour la patrie Ã

un moment donné, et disent qu'il faut laisser ces vulgaires manières

aux Prussiens. Imaginez un peu ce qui restera à la nation française

si elle vient à perdre son courage militaire!--Je lis le roman de mon

amie madame de Boigne[1]. Il m'afflige. C'est une personne de beaucoup

d'esprit qui expose ses défauts et qui les critique très-amèrement,

mais qui les garde. Elle a passé plus de trente ans sans me dire un mot

de ce roman, et, dans son testament, elle a ordonné qu'on le publiât.

Cela m'a surpris autant que si j'apprenais que vous venez d'imprimer un

traité de géométrie.

Il faut que je vous dise quelque chose de ma santé, quoique le sujet

ne soit pas agréable. Je suis de plus en plus poussif. Quelquefois,

je me sens fort comme un Turc, je fais de longues promenades, et il

me semble que je suis aussi bien que lorsque nous courions dans nos

bois. Le soleil couché, ma poitrine se gonfle, j'étouffe, et le moindre

mouvement m'est très-pénible. Ce qui est singulier, c'est que je ne

suis pas plus mal, que je suis même mieux dans la position horizontale

que debout ou assis.

Adieu, chère amie; je vous souhaite santé et prospérité.

[1] _Une Passion dans le grand monde._

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 143 / 183 题