Paris, 5 novembre 1866.
Nous serons donc comme Castor et Pollux, qui ne peuvent apparaître sur
le même horizon! Je suis revenu il y a peu de jours. J'ai fait une
course à la poste de Paris, et je reviens faire ma malle pour partir:
j'en ai grand besoin, car les premières atteintes du froid se font
très-désagréablement sentir, et je commence à tousser et à étouffer.
Outre le plaisir que j'aurais eu à vous voir, je m'en promettais Ã
vous lire quelque chose de moi, traduit du russe. Ãtant à Biarritz, on
disputa, un jour, sur les situations difficiles où on peut se trouver,
comme par exemple Rodrigue entre son papa et Chimène, mademoiselle
Camille entre son frère et son Curiace. La nuit, ayant pris un thé
trop fort, j'écrivis une quinzaine de pages sur une situation de ce
genre. La chose est fort morale au fond, mais il y a des détails qui
pourraient être désapprouvés par monseigneur Dupanloup. Il y a aussi
une pétition de principe nécessaire pour le développement du récit:
deux personnes de sexe différent s'en vont dans une auberge; cela ne
s'est jamais vu, mais cela m'était nécessaire, et, à côté d'eux, il
se passe quelque chose de très-étrange. Ce n'est pas, je pense, ce
que j'ai écrit de plus mal, bien que cela ait été écrit fort à la
hâte. J'ai lu cela à la dame du logis. Il y avait alors à Biarritz la
grande-duchesse Marie, la fille de Nicolas, à laquelle j'avais été
présenté il y a quelques années. Nous avons renouvelé connaissance.
Peu après ma lecture, je reçois la visite d'un homme de la police,
se disant envoyé par la grande-duchesse. «Qu'y a-t-il, pour votre
service?--Je viens, de la part de Son Altesse impériale, vous prier de
venir ce soir chez elle avec votre roman.--Quel roman?--Celui que vous
avez lu l'autre jour à Sa Majesté.» Je répondis que j'avais l'honneur
d'être le bouffon de Sa Majesté, et que je ne pouvais aller travailler
en ville sans sa permission: et je courus tout de suite lui raconter
la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec
la Russie, et je fus un peu mortifié que non-seulement on m'autorisât,
mais encore qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse,
à qui on avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me
soulager, j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne
encre, et je lui annonçai ma visite. J'allais porter ma lettre à son
hôtel; il faisait beaucoup de vent, et, dans une ruelle écartée, je
rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons,
où le vent était entré, et qui était dans le plus grand embarras,
aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui
s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider
efficacement, et alors seulement je reconnus la grande-duchesse. Le
coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été,
d'ailleurs, très-bonne princesse avec moi, m'a donné de très-bon thé et
des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes.
Son fils, le duc de Leuchtenberg, est un très-beau garçon, ayant l'air
d'un étudiant allemand. Il m'a paru, comme je vous l'ai dit, très-bon
diable, aimable, un petit peu républicain et socialiste, nihiliste
par-dessus le marché, comme le _Bazarof_ de Tourguenief; car les
princes ne trouvent pas, dans ce temps-ci, que la République fasse des
progrès assez rapides.
Adieu, chère amie; répondez-moi ici, mais tout de suite. Je ne vous
tiens pas quitte de ma nouvelle. Que dites-vous du spectacle des
inondations? vous l'avez eu dans toute son étendue. Je vous félicite de
n'avoir pas été noyée. L'un de mes amis est resté deux jours sans trop
manger, avec l'inquiétude de voir sa maison fondre sous lui comme un
morceau de sucre.--Encore adieu.