Biarritz, 24 septembre.
Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous. Nous avons quatre
jours de pluie par semaine; les autres, il fait une chaleur étouffante,
accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus
belle ici qu'Ã Boulogne, et les figues et les ortolans aident Ã
soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autre jour, une excursion
amusante dans les montagnes et l'on m'a montré une des plus étranges
grottes qui se puissent voir. On passe sous un grand pont naturel,
d'une seule arche, long comme le pont Royal; on a d'un côté un mur de
rochers et de l'autre un tunnel naturel aussi et très-long; car la
nature, qui est moins forte que les ingénieurs, a imaginé de faire son
pont en long, et le tunnel en est la continuation. Sous le tunnel, et
perpendiculairement au pont, coule un clair ruisseau; les proportions
de tout cela sont gigantesques. Il y fait très-frais et l'on s'y sent
à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait Ã
cheval. Ce beau lieu, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en
Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour
cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caverne,
à une lieue de là , mais en France, nous avons trouvé une vingtaine
de contrebandiers qui ont chanté des airs basques en chÅur avec
accompagnement de galoubet. C'est un petit flageolet aigre, qui a
quelque chose de très-sauvage et de très-agréable. La musique est
pleine de caractère, mais triste à porter le diable en terre, comme
toutes les musiques de montagnards. Quant aux paroles, je n'ai compris
que _Viva emperatriça!_ du dernier couplet. Nous étions menés là par un
homme singulier, qui a gagné une grande fortune dans la contrebande.
Il est le roi de ces montagnes, et tout le monde y est à ses ordres.
Rien n'était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur
le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à suivre les
sentiers frayés. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses
hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais
un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince
impérial, qu'il a fait passer, lui et son poney, par les chemins les
plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin
de lui que d'un ballot de marchandises prohibées. Nous nous sommes
arrêtés une heure dans sa maison à San, où nous avons été reçus par ses
filles, qui sont des personnes bien élevées, bien mises, et nullement
provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des
_r_, qui, pour les Basques, est toujours _rrrh._
Nous attendons la flotte cuirassée; mais la mer est si mauvaise, que,
si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle. Il n'y a que
peu de monde à Biarritz, quelques toilettes ébouriffantes et peu de
jolis visages. Rien de plus laid que les baigneuses avec leur costume
noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grand-duc
de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait
Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était
un peu socialiste.
Je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. N'y serez-vous
pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une
façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris.
Adieu, chère amie; j'ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous
amuser, si vous daignez l'ouïr.