CCXCVI

Biarritz, 24 septembre.

Je souhaite que vous ayez meilleur temps que nous. Nous avons quatre

jours de pluie par semaine; les autres, il fait une chaleur étouffante,

accompagnée d'un sirocco horrible. D'ailleurs, la mer est bien plus

belle ici qu'à Boulogne, et les figues et les ortolans aident Ã

soutenir le poids de la vie. J'ai fait, l'autre jour, une excursion

amusante dans les montagnes et l'on m'a montré une des plus étranges

grottes qui se puissent voir. On passe sous un grand pont naturel,

d'une seule arche, long comme le pont Royal; on a d'un côté un mur de

rochers et de l'autre un tunnel naturel aussi et très-long; car la

nature, qui est moins forte que les ingénieurs, a imaginé de faire son

pont en long, et le tunnel en est la continuation. Sous le tunnel, et

perpendiculairement au pont, coule un clair ruisseau; les proportions

de tout cela sont gigantesques. Il y fait très-frais et l'on s'y sent

à mille lieues des humains. Je vous en montrerai un croquis fait Ã

cheval. Ce beau lieu, qui se nomme simplement Sagarramedo, est en

Espagne, et, s'il était aux environs de Paris, on le montrerait pour

cinquante centimes, et on ferait sa fortune. Dans une autre caverne,

à une lieue de là, mais en France, nous avons trouvé une vingtaine

de contrebandiers qui ont chanté des airs basques en chœur avec

accompagnement de galoubet. C'est un petit flageolet aigre, qui a

quelque chose de très-sauvage et de très-agréable. La musique est

pleine de caractère, mais triste à porter le diable en terre, comme

toutes les musiques de montagnards. Quant aux paroles, je n'ai compris

que _Viva emperatriça!_ du dernier couplet. Nous étions menés là par un

homme singulier, qui a gagné une grande fortune dans la contrebande.

Il est le roi de ces montagnes, et tout le monde y est à ses ordres.

Rien n'était beau comme de le voir galoper au milieu des rochers sur

le flanc de notre colonne, qui avait bien de la peine à suivre les

sentiers frayés. Lui, franchissait tous les obstacles, criant à ses

hommes en basque, en français et en espagnol, et ne faisant jamais

un faux pas. L'impératrice l'avait chargé de veiller sur le prince

impérial, qu'il a fait passer, lui et son poney, par les chemins les

plus impossibles que vous puissiez imaginer, ayant autant de soin

de lui que d'un ballot de marchandises prohibées. Nous nous sommes

arrêtés une heure dans sa maison à San, où nous avons été reçus par ses

filles, qui sont des personnes bien élevées, bien mises, et nullement

provinciales, ne différant des Parisiennes que par la prononciation des

_r_, qui, pour les Basques, est toujours _rrrh._

Nous attendons la flotte cuirassée; mais la mer est si mauvaise, que,

si elle venait, nous ne pourrions communiquer avec elle. Il n'y a que

peu de monde à Biarritz, quelques toilettes ébouriffantes et peu de

jolis visages. Rien de plus laid que les baigneuses avec leur costume

noir et leur bonnet de toile cirée. On m'a présenté au grand-duc

de Leuchtenberg, qui a fort bon air. J'ai découvert qu'il lisait

Schopenhauer, qu'il tenait pour la philosophie positive, et qu'il était

un peu socialiste.

Je pense être à Paris dans les premiers jours d'octobre. N'y serez-vous

pas? Je voudrais bien vous voir avant mon hivernage. J'engraisse d'une

façon scandaleuse, et je respire beaucoup mieux qu'à Paris.

Adieu, chère amie; j'ai écrit une petite drôlerie qui pourra vous

amuser, si vous daignez l'ouïr.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 141 / 183 题