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Palais de Saint-Cloud, 20 août 1866.

Chère amie, j'ai reçu votre lettre hier au soir. Merci de vos

compliments[1]. La chose m'a autant étonné que vous. Je me dis, comme

le Cocu imaginaire:

/$

. . . . . La jambe en devient-elle

Plus tortue, après tout, ou la taille moins belle?

$/

Je vous demande bien pardon de citer des vers d'une pièce que vous

n'aurez pas lue, à cause de son titre.

Vous prenez un singulier chemin pour aller chez votre ami du pays des

veaux marins; mais, si vous pouvez avoir un peu de soleil, vous aurez

beaucoup de plaisir à voir les bords de la Loire. C'est ce qu'il y a de

plus français en France et ce qui ne se voit nulle part ailleurs. Je

vous recommande surtout le château de Blois, que nous avons restauré

très-bien depuis peu d'années. Inspectez de ma part la nouvelle église

de Tours restaurée. Elle est dans la rue Royale, à droite, en venant de

la gare; j'en ai oublié le nom. Voyez encore à Tours une maison qu'on

appelle improprement la maison du bourreau et qu'on attribue à Tristan

l'Ermite, à cause d'une cordelière sculptée, attribut d'une veuve, que

les ignares prennent pour une corde à pendre. Cela se trouve rue des

Trois-Pucelles, autre nom encore fort pénible.

Nous avons un temps déplorable. Hier, j'ai fait une longue promenade

en voiture, où nous a surpris un orage épouvantable, qui m'a mouillé

jusqu'aux os et m'a enrhumé. L'eau s'était accumulée sur les coussins,

en sorte que nous étions tous comme dans une baignoire. Je pense être

à Paris vers les derniers jours de ce mois, pour de là repartir pour

Biarritz au commencement de septembre. Ne viendrez-vous pas en quittant

les bords de la Loire? . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

L'empereur est tout à fait remis et a repris son train de vie

ordinaire. Nous passons les journées assez bien, considérant le temps

horrible qu'il fait, sans aucune étiquette. On dîne en redingote, et

chacun fait à peu près ce qu'il veut.

On m'a envoyé de Russie une énorme histoire de Pierre le Grand, faite

avec quantité de pièces officielles inédites jusqu'à présent. Je lis et

je peins quand on ne se promène pas et qu'on ne mange pas. Il me semble

que tout se dispose à la paix. Il est bien évident que M. de Bismark

est un grand homme et qu'il est trop bien préparé pour qu'on se fâche

contre lui. Nous aurons peut-être des couleuvres à avaler, et nous les

digérerons jusqu'à ce que nous ayons des fusils à aiguille. Reste Ã

savoir ce que fera le parlement allemand et s'ils ne feront pas assez

de bêtises pour perdre leurs avantages. Quant à l'Italie, il n'en est

pas question.

Adieu, chère amie.

[1] Sur sa nomination de grand-officier de la Légion d'honneur.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 140 / 183 题