Paris, 9 avril 1866.
Chère amie, n'est-ce pas une fatalité, que vous partiez quand j'arrive!
Heureusement que vous reviendrez bientôt. Je suis ici depuis samedi
soir, très-souffrant. Je suis parti ne respirant guère, et la route
m'a rendu encore plus poussif. Hier soir, nous avons eu un terrible
orage qui, j'espère, me remettra un peu. Je frémis à ce que vous dites
de cette humide ville de *** et à l'idée de ces corridors glacés dont
vous faites une si lugubre peinture. Tâchez de vous couvrir de toutes
vos fourrures et de quitter le coin du feu le plus rarement possible
et seulement les jours de soleil. Je suis devenu tellement frileux, ou
plutôt le froid me fait tant de mal, que je ne me figure plus l'enfer
que comme le compartiment des _bolge_ du Dante. Heureusement, me
dit-on, qu'on ne porte plus de crinoline, ce qui met vos jambes et le
reste un peu à l'abri. Hier, je suis sorti pendant une heure, et j'ai
vu une femme sans crinoline, mais avec des jupes si extraordinaires,
que j'en ai été horrifié. Il m'a semblé que c'était un jupon de carton
à falbalas sous une robe relevée. Cela faisait beaucoup de bruit sur
l'asphalte.
Il est dans vos habitudes de faire le contraire de ce que fait
le commun des mortels, et, comme la campagne va bientôt être
très-agréable, je présume que vous allez revenir à Paris. Ayez donc la
bonté de me prévenir de vos mouvements.
Je me tâte et me demande si j'irai jeudi à l'Académie, aider ou
plutôt nuire à la façon d'un immortel. Entre M. Henri Martin et M.
Cuvillier-Fleury et M. de Champagny, on ne sait trop que faire.
Cependant, le dernier est un peu trop clérical pour moi, et je lui
en veux, de plus, pour avoir écrit sur l'histoire romaine, en style
de feuilleton. Il paraît que c'est M. Guizot qui règne. Il veut nous
faire avaler tout le _Journal des Débats_: M. Paradol, après MM. de
Sacy et Saint-Marc. Au moins ont-ils de l'esprit, et beaucoup d'esprit.
Avez-vous lu quelque chose de M. Cuvillier-Fleury? Si oui, donnez-m'en
votre avis. Si vous m'offriez une récompense honnête, d'ailleurs, je
voterais pour qui vous l'ordonneriez.
Les romans anglais commencent à m'ennuyer mortellement, je parle des
modernes. C'était notre grande ressource à Cannes, où M. Murray,
le grand libraire, en envoie des caisses deux fois par semaine.
Connaissez-vous quelque chose qui puisse tenir compagnie à un pauvre
diable qui n'ose mettre le nez dehors après le soleil couché? Adieu,
chère amie; pensez un peu à moi et donnez-moi de vos nouvelles.