CCXCII

Cannes, 20 février 1866.

Chère amie, vous m'accusez de paresse, vous qui en êtes le vrai modèle!

Vous qui vivez à Paris et qui parlez des choses avec les honnêtes gens,

vous devriez me tenir au courant de ce qui se passe et se dit dans

la grande ville; vous n'en contez jamais assez. Est-il vrai que la

crinoline est proscrite à présent, et qu'entre la robe et la peau il

n'y a plus que la chemise? S'il en est ainsi, vous reconnaîtrai-je en

arrivant à Paris? Je me souviens d'un vieillard qui me disait, lorsque

j'étais jeune, qu'en entrant dans un salon où il trouvait des femmes

sans paniers et sans poudre, il croyait voir des femmes de chambre

assemblées en l'absence de leurs maîtresses. Je ne suis plus sûr qu'on

puisse être femme sans crinoline.

J'ai laissé voter l'adresse sans moi, et elle n'y a pas perdu; mais je

vais être obligé de revenir bientôt à cause des serinettes[1]. Cela

n'est pas fini, et il faudra que je déploie mon éloquence une seconde

fois; cela me contrarie fort. Malgré le plus beau temps du monde, j'ai

trouvé moyen de m'enrhumer, et je suis toujours sérieusement malade

quand je suis enrhumé. Respirant mal habituellement, je ne respire plus

du tout. À cela près, je suis mieux que l'année dernière. Il est vrai

que je ne fais absolument rien, ce qui est un grand point pour se bien

porter. J'avais emporté de l'ouvrage, et je ne l'ai même pas déballé.

Vous ne me dites rien de la pièce de Ponsard[2]. Il a conservé la

tradition du vers cornélien, un peu emphatique, mais grand, sonore

et honnête. J'imagine que les gens du monde admirent cela comme

ils admirent la science de M. Babinet et les sermons de l'abbé

Lacordaire, achetant chat en poche, du moment qu'on leur a persuadé

que c'était comme il faut. Je crains que des gens en culotte de peau,

avec des oreilles de chien, et parlant en vers, ne me semblent bien

extraordinaires.

Je viens de lire un petit livre sur les religions de l'Asie, de mon

ami M. de Gobineau, qui m'a fort intéressé. Vous en jugerez à mon

retour, si mieux n'aimez le lire auparavant. Cela est très-curieux et

très-étrange. Il s'ensuit qu'en Perse on n'est plus guère musulman;

qu'il s'y fait des religions nouvelles, et, comme partout, des

réchauffés de superstitions antiques qu'on croyait mortes mille fois

et qui reparaissent tout d'un coup. Vous vous intéresserez beaucoup

à une sorte de prophétesse qu'on a brûlée il y a quelques années,

très-jolie et très-éloquente. Monseigneur l'évêque d'Orléans a

passé par ici l'autre jour et est venu voir M. Cousin, à qui il a

demandé sa voix pour M. de Champagny. Je croyais que mon président

Troplong essayerait de succéder à M. Dupin; mais il a peur, à ce

qu'il paraît, de nos burgraves, qui, en effet, seraient charmés de

lui jouer un mauvais tour. On me parle de Henri Martin et d'Amédée

Thierry, tous gens propres à faire l'éloge de M. Dupin comme moi Ã

jouer de la contre-basse. Si je suis à Paris, je voterai comme vous me

conseillerez. Je pense être à Paris au commencement du mois prochain.

Ce qui se dit et se fait en ce moment me paraît plus bête de jour en

jour. Nous sommes plus absurdes qu'on ne l'était au moyen âge.

Adieu, chère amie.

[1] Rapport qu'il était chargé de faire sur la propriété musicale au

Sénat.

[2] _Le Lion amoureux._

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 137 / 183 题