CCXCI

Cannes, 2 janvier 1866.

Chère amie, je ne savais où vous écrire, voilà pourquoi je ne vous

ai pas écrit. Vous menez une vie si vagabonde, qu'on ne sait où vous

prendre. J'ai bien regretté de ne pas vous attraper entre Paris et ***,

qui sont vos deux antres ordinaires, Vous avez pris l'habitude de vous

_subalterniser_, comme disaient les saint-simoniens dans ma jeunesse.

Vous êtes tantôt la victime des veaux marins de ***, tantôt et plus

souvent la victime de cette enfant que vous aimez, en sorte qu'il

n'y a plus moyen de vous avoir comme dans le bon temps d'autrefois,

où l'on était si heureux de se promener en votre compagnie. Vous en

souvenez-vous?

Je suis venu ici en assez mauvais état de santé, après une semaine

passée à Compiègne en pantalon collant, avec toute la résignation

possible. On a essayé de me retenir avec la pièce de M. de Massa,

mais j'ai résisté héroïquement, et me suis envolé ici, où le soleil a

produit son effet ordinaire. Sur trois jours, j'en ai deux de bons;

le troisième même n'est pas très-mauvais, et c'est un étouffement

doucereux qui n'est pas comparable à la sensation d'étranglement que

me donne un hiver de Paris. Comment se peut-il qu'étant de l'humeur

voyageuse que vous avez, de plus, ayant charge d'âmes, vous ne passiez

pas vos hivers à Pise ou dans un endroit quelconque où se voit le

grand arbitre des santés humaines, monseigneur le soleil? Je crois que

sans lui je serais depuis bien longtemps à quelques pieds sous terre.

Tous mes contemporains s'empressent de me précéder. L'année passée a

été rude pour un petit cercle de camarades. Il y a quelques années,

nous dînions ensemble une fois par mois: je crois être à présent le

seul survivant. C'est là le grave reproche que j'adresse au Grand

Mécanicien. Pourquoi les hommes ne tombent-ils pas tous comme les

feuilles en une saison? Votre père Hyacinthe ne manquera pas là-dessus

de me dire des bêtises: «O homme, qu'est-ce que dix ans, un siècle!

etc.» Qu'est-ce qu'est pour moi l'éternité? Ce qui est important pour

moi, c'est un petit nombre de jours. Pourquoi me les donne-t-on si

amers?

Il n'y a cette année à Cannes que le quart des étrangers qui y viennent

ordinairement. Histoire d'un Parisien qui y a mangé trois homards et

qui en est mort du choléra. Le pays a été mis aussitôt en suspicion,

et les maires de Nice et de Cannes ont eu la mauvaise idée de faire

démentir dans les journaux l'apparition du choléra, si bien que tout

le monde y a cru. Quelques-uns de mes amis ont été aussi héroïques

que moi, et nous faisons une petite colonie qui se passe assez bien

de la foule. Je crains d'être obligé de retourner à Paris peu après

l'ouverture de la Chambre, pour foudroyer de mon éloquence la loi des

serinettes, dont je suis le rapporteur. J'ai écrit à M. Rouher pour

lui offrir la paix et lui donner les moyens de se soustraire à mon

éloquence. L'acceptera-t-il? S'il avait la témérité de vouloir la

guerre, attendez-vous à me voir à la fin de janvier, et gardez-moi un

bel accueil du jour de l'an. Dans le cas où les choses tourneraient Ã

la paix, c'est en février que je vous demanderais cela. Adieu, chère

amie; en attendant, je vous envoie tous mes souhaits et tous les plus

tendres.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 136 / 183 题