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Paris, 8 novembre 1865.

Chère amie, j'ai tardé à vous écrire parce que j'étais comme l'oiseau

sur la branche, mais pourtant attaché par la patte. En prenant congé

de mon hôtesse de Biarritz, j'aurais voulu aller dans mon hivernage

ordinaire prévenir les premières atteintes du froid; mais on m'a prié

de rester pour la première série de Compiègne, et la demande était

faite avec tant de bonne grâce, qu'il n'y avait pas moyen de refuser.

Puis sont venues les questions cholériques: ira-t-on, n'ira-t-on pas

à Compiègne? Hier seulement, elles ont été résolues. On y va, et je

pars le 14 pour revenir le 20. Maintenant, dites-moi si, entre le 14 et

après le 20, il y a quelque chance de vous voir.

Je suis revenu de Biarritz en très-bon état de conservation; mais,

au bout de trois jours, j'ai senti toutes les rigueurs du changement

de climat. Le fait est que j'ai été presque toujours très-souffrant,

non pas du choléra, mais de mon mal ordinaire, le non respirer, dont

Dieu vous préserve! Depuis quelques jours, je suis bien mieux. Je

pense que Compiègne me fera beaucoup de mal, mais je prendrai mon vol

pour le Midi et je compte sur le soleil pour passer l'hiver, que les

successeurs de M. Mathieu (de la Drôme) nous annoncent comme très-rude.

Je suppose que vous vous figurez être dans un doux climat aux bords de

la Loire. J'espère, au moins, que vous n'avez ni rhume ni rhumatisme.

Que je voudrais pouvoir en dire autant!

Vous n'imaginez pas les cancans du mariage de la princesse Anna, ni

la colère et la rage comique du faubourg Saint-Germain. Il n'y a pas

de famille ayant une fille qui ne comptât sur le duc de Mouchy. La

grande question qu'on se fait est celle-ci: «S'ils font des visites,

mettrons-nous des cartes chez eux?» D'un autre côté, il y a en ce

moment une demoiselle à marier avec quelques millions dans la poche et

une cinquantaine d'autres après. C'est une très-jolie personne, un peu

mystérieuse, fille de M. Heine, qui est mort cette année, adoptive,

s'entend, et dont personne au monde ne sait l'origine.Mais, moyennant

les millions, les plus beaux noms de France, d'Allemagne et d'Italie

sont prêts à toutes les platitudes. Ces sortes d'enfants adoptifs sont

très-agréables à la déesse Fortune. Les Grecs aujourd'hui les appellent

ψÏ

χοπαιδια, enfants de l'âme; n'est-ce pas un joli nom?

Avez-vous lu les _Chansons des rues et des bois_, de Victor Hugo? Je

pense qu'à *** on peut les lire. Pourriez-vous me dire si vous trouvez

qu'il y a une très-grande différence entre ses vers d'autrefois et ceux

d'aujourd'hui? Est-il devenu subitement fou, ou l'a-t-il toujours été?

Quant à moi; je penche pour le dernier.

Il n'y a plus qu'un homme de génie à présent: c'est M. Ponson du

Terrail. Avez-vous lu quelqu'un de ses feuilletons? Personne ne manie

comme lui le crime et l'assassinat; j'en fais mes délices. Si vous

étiez ici, j'essayerais d'ébranler votre orthodoxie en vous faisant

lire un livre assez curieux sur Moïse, David et saint Paul. Ce ne sont

pas des idylles comme en fait Renan, mais des dissertations un peu

trop lardées de grec et même d'hébreu; mais cela vaut la peine d'être

lu; et, recourant au texte, l'histoire de ce Yankee qui, voulant faire

un roman, a fait une religion, et une religion assez florissante,

n'est qu'un réchauffé. Rien de plus ordinaire que de pêcher une

carpe quand on croit pêcher aux goujons. Mais vous n'aimez pas ces

conversations-là, et vous avez raison; l'on a autre chose à vous dire.

Adieu, chère amie; j'ai bien envie de vous revoir en personne vivante.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 135 / 183 题