CCLXXXIX

Paris, 13 octobre 1865.

Chère amie, j'ai trouvé votre lettre hier, en arrivant de Biarritz,

d'où Leurs Majestés m'ont ramené en assez bon état de conservation.

Cependant, le premier _welcome_ de mon pays natal n'a pas été fort

aimable. J'ai eu cette nuit une crise d'étouffements, des plus longues

que j'eusse essuyées depuis longtemps. C'est, je pense, le changement

d'air, peut être l'effet des secousses des treize ou quatorze heures de

chemin de fer très-secouant. Il me semblait être dans un van. Ce matin,

je suis mieux. Je n'ai encore vu personne, et je ne crois pas qu'il y

ait personne encore à Paris. J'ai trouvé des lettres lamentables de

gens qui ne me parlent que du choléra, etc., qui m'engagent à fuir

Paris. Ici, personne n'y pense, à ce qu'on me dit, et, de fait, je

crois que, sauf quelques ivrognes, il n'y a pas eu de malades sérieux.

Si le choléra eût commencé par Paris, probablement on n'y aurait pas

fait attention. Il a fallu la couardise des Marseillais pour nous en

avertir. Je vous ai fait part de ma théorie au sujet du choléra: on

n'en meurt que lorsqu'on le veut bien, et il est si poli, qu'il ne

vient jamais vous visiter qu'en se faisant précéder par sa carte de

visite, comme font les Chinois.

J'ai passé le temps le mieux du monde à Biarritz. Nous avons eu la

visite du roi et de la reine de Portugal. Le roi est un étudiant

allemand très-timide. La reine est charmante. Elle ressemble beaucoup

à la princesse Clotilde, mais en beau; c'est une édition corrigée.

Elle a le teint d'un blanc et d'un rose rares, même en Angleterre. Il

est vrai qu'elle a les cheveux rouges, mais du rouge très-foncé à la

mode à présent. Elle est fort avenante et polie. Ils avaient avec eux

un certain nombre de caricatures mâles et femelles, qui semblaient

ramassées exprès dans quelque magasin rococo. Le ministre de Portugal,

mon ami, a pris la reine à part, et lui a appris sur mon fait une

petite tirade que Sa Majesté m'a aussitôt répétée avec beaucoup de

grâce. L'empereur m'a présenté au roi, qui m'a donné la main et m'a

regardé avec deux gros yeux ronds ébahis, qui ont failli me faire

manquer à tous mes devoirs. Un autre personnage, M. de Bismark, m'a plu

davantage. C'est un grand Allemand, très-poli, qui n'est point naïf.

Il a l'air absolument dépourvu de _gemüth_, mais plein d'esprit. Il a

fait ma conquête. Il avait amené une femme qui a les plus grands pieds

d'outre-Rhin et une fille qui marche dans les traces de sa mère. Je ne

vous parle pas de l'infant don Enrique ni du duc de Mecklembourg, je ne

sais quoi. Le parti légitimiste est dans tous ses états depuis la mort

du général Lamoricière. J'ai rencontré aujourd'hui un orléaniste de la

vieille roche, pour le moins aussi désolé. Comme on devient grand homme

à peu de frais, à présent! Veuillez me dire ce que je puis lire des

belles choses faites depuis que j'ai cessé de vivre parmi le peuple le

plus spirituel de l'univers. Je voudrais bien vous voir. Adieu; je vais

me soigner jusqu'à ce que les fêtes de Compiègne me rendent malade.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 134 / 183 题