Paris, 12 septembre 1865, au soir.
Chère amie, je suis ici depuis quelques jours. J'ai passé par Boulogne,
et, pendant qu'on nous amarrait au quai, il y avait une telle foule,
que je me demandais ce que l'arrivée d'un bateau à vapeur pouvait avoir
de si intéressant. Il faudrait prévenir les Anglaises quelles font une
grande exhibition de jambes et môme mieux en bordant le quai lorsque la
mer est basse. Ma pudeur a souffert.
Paris est plus vide que jamais cette année. Il me plaît assez pourtant
en cet état. Je me lève et me couche tard, je lis beaucoup et ne sors
guère de ma robe de chambre; j'en ai une japonaise, à ramages sur un
fond jaune-jonquille plus brillant que la lumière électrique.
J'ai passé mon temps sans trop m'ennuyer en Angleterre. Outre quelques
courses assez agréables, j'ai fait, pour le _Journal des Savants_, cet
article sur la _Vie de Jules César_ dont je vous ai parlé déjà . Comme
c'est la compagnie en corps qui m'avait imposé la tâche, il a fallu
s'exécuter. Vous savez tout le bien que je pense de l'auteur et même de
son livre; mais vous comprenez les difficultés de la chose, pour qui ne
voudrait pas passer pour courtisan, ni dire des choses inconvenantes.
J'espère m'être tiré d'affaire assez bien. J'ai pris pour texte que la
République avait fait son temps et que le peuple romain s'en allait Ã
tous les diables si César ne l'eût tiré d'affaire. Comme la thèse est
vraie et facile à soutenir, j'ai écrit des variations sur cet air. Je
vous en garderai une épreuve. Les mÅurs sont toujours en progrès. Un
fils du prince de C... vient de mourir à Rome. Il avait un frère et
des sÅurs pas riches. Lui était ecclésiastique, monsignor, et avait
deux cent mille livres de rente. Il a laissé le tout à un petit abbé
de secrétaire qu'il avait... C'est absolument comme si Nicomède avait
légué son royaume à César. Je gage que vous ne comprenez pas du tout.
Moi aussi, j'avais envie de faire un voyage en Allemagne et je vous
aurais peut-être surprise à Munich, mais mon voyage a manqué. J'allais
voir mon ami Kaullo, cet aimable juif dont je vous ai parlé plus d'une
fois. Or, il vient lui-même en France et je renonce à l'Allemagne. L'un
de mes amis qui revient de Suisse ne se loue pas du temps qu'il fait;
cela diminue mes regrets.
Il m'a semblé que Boulogne s'embellit beaucoup, tant dans ses maisons
que dans ses habitants. J'y ai vu des pêcheuses coquettement habillées
et des maisons neuves très-jolies; mais quelles Anglaises et quels
chapeaux _pork pies!_ Hier, je suis allé chez la princesse Murat, qui
est à peu près remise de sa terrible chute. Il ne lui reste plus qu'un
Åil un peu cerné de noir et une pommette de joue un peu rouge. Elle a
raconté son accident très-bien. Elle a perdu tout souvenir de sa chute
et de ce qui s'en est suivi pendant trois ou quatre heures. Elle a vu
son cocher, qui était un colonel suisse, lancé en l'air, très haut
au-dessus de sa tête; puis, quatre heures après, elle s'est retrouvée
dans son lit avec la tête grosse comme un potiron. Dans l'intervalle,
elle a marché et parlé, mais elle ne se souvient de rien. J'espère,
et il est probable, que, dans les moments qui précèdent la mort, il y
a aussi perte de conscience. J'ai trouvé la comtesse de Montijo bien
remise de ses deux opérations. Elle se loue extrêmement de Liebreich,
son oculiste, qui paraît être un grand homme. Tâchez de n'en avoir
jamais besoin.
Adieu, chère amie; je vais passer trois jours à Trouville, au
commencement de la semaine prochaine; puis je resterai ici jusqu'Ã ce
que l'hiver vienne m'en chasser. Tenez-moi au courant de vos faits et
gestes, et de vos projets.