Londres, _British Museum_, 23 août 1865.
Chère amie, votre lettre m'arrive après avoir attendu très-longtemps Ã
Paris, lorsque vous étiez au fond du Tyrol. Il y a environ six semaines
que je suis ici. J'ai eu quelques jours de la saison, quelques dîners
terribles et deux ou trois des derniers routs. Il m'a semblé que
lord Palmerston vieillissait singulièrement, malgré le succès de ses
élections, et il me paraît plus que douteux qu'il soit en état de faire
la prochaine campagne. Ã sa retraite, il y aura sans doute une belle
crise. Je viens de passer trois jours chez son successeur probable,
M. Gladstone; ce qui m'a non amusé, mais intéressé, car j'ai toujours
du plaisir à observer les variétés de la nature humaine. Ici, elles
sont si différentes des nôtres, qu'on ne s'explique pas comment, à dix
heures de distance, les bipèdes sans plumes sont si peu semblables
à ceux de Paris. M. Gladstone m'a paru, sous quelques aspects, un
homme de génie, sous d'autres un enfant. Il y a en lui de l'enfant,
de l'homme d'Ãtat et du fou. Il y avait chez lui cinq ou six curés
ou _deans_, et, tous les matins, les hôtes du château se régalaient
d'une petite prière en commun. Je n'ai pas assisté à un dimanche;
ce doit être quelque chose de curieux. Ce qui m'a paru préférable Ã
tout a été une sorte de petit pain mal cuit qu'on tire du four au
moment de déjeuner et qu'on a beaucoup de peine à digérer de toute la
journée. Ajoutez à cela le _civrn_ dur, c'est-à -dire l'ale du pays de
Galles, qui est célèbre. Vous avez su sans doute qu'on ne porte plus
à présent que des cheveux roux. Il paraît que rien n'est plus facile
en ce pays, et je doute qu'on les teigne. Il n'y a plus personne ici
depuis un mois. Pas un seul cheval dans le _Rotten row_; mais j'aime
assez une grande ville dans cet état de mort. J'en profite pour voir
les lions. Hier, je suis allé au Palais de cristal et j'ai passé une
heure à regarder un chimpanzé presque aussi grand qu'un enfant de dix
ans et si semblable par ses actions à un enfant, que je me suis senti
humilié de la parenté incontestable. Entre autres singularités, j'ai
remarqué le _calcul_ de l'animal à mettre en mouvement une balançoire
assez lourde, et à ne sauter dessus que lorsqu'elle avait atteint son
maximum de mouvement. Je ne sais pas si tous les enfants auraient eu
autant le génie de l'observation. J'ai fait ici une grande tartine sur
l'_Histoire de César_, dont je ne suis pas trop mécontent: il y a Ã
boire et à manger, comme on dit en style académique, et, la semaine
prochaine, je reviens à Paris pour la lire au _Journal des Savants._
Il ne serait pas impossible que je vous y retrouvasse; je commence
à avoir assez de Londres. Un instant, j'ai eu l'idée de faire une
excursion en Ãcosse; mais j'y serais tombé au milieu des chasseurs,
race que j'abhorre. Un journal a mis dans les dépêches télégraphiques
que Ponsard était mourant. Depuis, je n'en ai plus entendu parler, et
mes lettres, même académiques, n'en disent rien. J'y prends un grand
intérêt. Peut-être, au reste, n'est-ce là qu'un faux bruit. Adieu,
chère amie; donnez-moi de vos nouvelles à Paris, où je serai bientôt,
et tenez-moi au courant de vos mouvements. Revenez du Tyrol avec des
bas verts, je vous en prie; mais je vous défie de rapporter des jambes
de la taille de celle des montagnardes.