Cannes, 14 avril 1865.
Chère amie, j'attendais pour vous écrire que je fusse guéri, ou du
moins un peu moins souffrant; mais, malgré le beau temps, malgré tous
les soins possibles, je suis toujours de même, c'est à dire fort mal.
Je ne puis m'habituer à cette vie de souffrance, et je ne trouve en
moi ni courage ni résignation. J'attends, pour revenir à Paris, que le
temps devienne un peu plus chaud, et probablement j'y serai le 1er mai.
Ici, depuis plus de quinze jours, nous avons le plus beau ciel du monde
et la mer à l'avenant; ce qui ne m'empêche pas d'étouffer, comme s'il
gelait encore. Que devenez-vous, ce printemps? vous retrouverai-je Ã
Paris, ou bien allez-vous à *** pourvoir pousser les premières feuilles?
Voilà votre ami Paradol académicien par la volonté des burgraves, qui,
à cet effet, ont obligé le pauvre duc de Broglie à revenir à Paris
malgré sa goutte et ses quatre-vingts ans. Ce sera une séance curieuse.
Ampère a fait une histoire de César très-mauvaise, et en vers,
par-dessus le marché; vous comprenez bien toutes les allusions que M.
Paradol trouvera à l'occasion de cette Åuvre, oubliée aujourd'hui de
tous, excepté des burgraves. Jules Janin est resté à la porte, ainsi
que mon ami Autran, qui, étant Marseillais, pour tout potage, a voulu
se faire clérical et a été abandonné par ses amis religieux. Vous
aurez su peut-être que M. William Brougham, frère de lord Brougham et
son successeur à la pairie, vient d'être pris à peu près la main dans
le sac dans une affaire d'escroquerie assez laide. Cela fait grand
scandale ici, parmi la colonie anglaise. Le vieux lord Brougham, fait
bonne contenance; il est, d'ailleurs, parfaitement étranger à toute
cette vilenie.
Je lis, pour me faire prendre patience et m'endormir, un livre d'un M.
Charles Lambert, qui démolit le saint roi David et la Bible. Cela me
semble très-ingénieux et assez amusant. Les cléricaux sont parvenus Ã
faire lire et à rendre populaires des livres sérieux et pédants où, il
y a quinze ans, personne n'aurait voulu mettre le nez. Renan est allé
en Palestine pour faire de nouvelles études de paysage. Peyrat et ce
Charles Lambert font des livres plus érudits et plus sérieux, qui se
vendent comme du pain, Ã ce que dit mon libraire.
Adieu, chère amie. . . . . . . . .