Cannes, 20 janvier 1865.
Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi? J'ai
appris que la personne qui devait les porter à Paris, ayant été nommée
membre des Cortès, était restée à Madrid et avait remis les mouchoirs
à madame de Montijo, qui n'avait su ce que c'était, car un Espagnol
ne brille pas par la clarté. J'ai écrit à la comtesse de Montijo,
la priant de donner le paquet à notre ambassadeur, pour l'envoyer
chez vous avec le courrier de France. J'espère que vous aurez votre
affaire avant de recevoir ma lettre; mais je ne veux plus prendre la
responsabilité de vos commissions, qui me font faire trop de mauvais
sang et plus de prose quelles ne valent. Ce que vous avez de mieux Ã
faire, c'est de jeter les mouchoirs au feu.
J'ai été très-souffrant de mes oppressions la semaine passée. Nous
avons un hiver détestable, non pas froid, mais pluvieux et venteux.
Jamais je n'en avais essuyé de pareil. Depuis une semaine, à peu près,
en dépit de M. Mathieu (de la Drôme), nous avons de beaux jours et de
la chaleur qui me fait le plus grand bien, car mes poumons se portent
bien ou mal, selon le baromètre. Je me complais à lire les lettres
des évêques. Il y a peu de procureurs plus subtils que ces messieurs;
mais le plus fort est M. D..., qui fait dire au pape précisément le
contraire de son encyclique, et il ne serait pas impossible qu'on
l'excommuniât à Rome. Peuvent-ils espérer qu'un miracle leur rende
les Marches, les Légations et le comtat d'Avignon? Le mal, c'est que
le monde est si bête, par le temps qui court, que, pour échapper aux
jésuites, il faudra peut-être se jeter dans les bras des bousingots.
Je ne sais rien de mes Åuvres, et, si vous en aviez appris quelque
chose, je vous serais obligé de m'en dire un mot. J'avais corrigé mes
épreuves au _Journal des Savants_ et chez Michel Lévy; je n'entends
parler ni de l'un ni de l'autre.
Le nombre d'Anglais devient tous les jour plus effrayant. On a bâti
sur le bord de la mer un hôtel à peu près aussi grand que celui du
Louvre et qui est toujours plein. On ne peut plus se promener sans
rencontrer de jeunes miss en caraco Garibaldi avec des chapeaux Ã
plumes impossibles, faisant semblant de dessiner. Il y a des parties
de croquet et d'archery, où il vient cent vingt personnes. Je regrette
beaucoup le bon vieux temps où il n'y avait pas une âme. J'ai fait
la connaissance d'un goëland apprivoisé à qui je donne du poisson.
Il l'attrape en l'air toujours la tête la première et en avale qui
sont plus gros que mon cou. Vous rappelez-vous une autruche que vous
avez failli étrangler au Jardin des plantes (dans le temps où vous
l'embellissiez de votre présence) avec un pain de seigle?
Adieu, chère amie; je pense revenir bientôt à Paris et vous retrouver
avec grand bonheur. Adieu encore. . . . . . . . .