CCLXXXIV

Cannes, 20 janvier 1865.

Chère amie, avez-vous enfin reçu vos exécrables mouchoirs de Nipi? J'ai

appris que la personne qui devait les porter à Paris, ayant été nommée

membre des Cortès, était restée à Madrid et avait remis les mouchoirs

à madame de Montijo, qui n'avait su ce que c'était, car un Espagnol

ne brille pas par la clarté. J'ai écrit à la comtesse de Montijo,

la priant de donner le paquet à notre ambassadeur, pour l'envoyer

chez vous avec le courrier de France. J'espère que vous aurez votre

affaire avant de recevoir ma lettre; mais je ne veux plus prendre la

responsabilité de vos commissions, qui me font faire trop de mauvais

sang et plus de prose quelles ne valent. Ce que vous avez de mieux Ã

faire, c'est de jeter les mouchoirs au feu.

J'ai été très-souffrant de mes oppressions la semaine passée. Nous

avons un hiver détestable, non pas froid, mais pluvieux et venteux.

Jamais je n'en avais essuyé de pareil. Depuis une semaine, à peu près,

en dépit de M. Mathieu (de la Drôme), nous avons de beaux jours et de

la chaleur qui me fait le plus grand bien, car mes poumons se portent

bien ou mal, selon le baromètre. Je me complais à lire les lettres

des évêques. Il y a peu de procureurs plus subtils que ces messieurs;

mais le plus fort est M. D..., qui fait dire au pape précisément le

contraire de son encyclique, et il ne serait pas impossible qu'on

l'excommuniât à Rome. Peuvent-ils espérer qu'un miracle leur rende

les Marches, les Légations et le comtat d'Avignon? Le mal, c'est que

le monde est si bête, par le temps qui court, que, pour échapper aux

jésuites, il faudra peut-être se jeter dans les bras des bousingots.

Je ne sais rien de mes œuvres, et, si vous en aviez appris quelque

chose, je vous serais obligé de m'en dire un mot. J'avais corrigé mes

épreuves au _Journal des Savants_ et chez Michel Lévy; je n'entends

parler ni de l'un ni de l'autre.

Le nombre d'Anglais devient tous les jour plus effrayant. On a bâti

sur le bord de la mer un hôtel à peu près aussi grand que celui du

Louvre et qui est toujours plein. On ne peut plus se promener sans

rencontrer de jeunes miss en caraco Garibaldi avec des chapeaux Ã

plumes impossibles, faisant semblant de dessiner. Il y a des parties

de croquet et d'archery, où il vient cent vingt personnes. Je regrette

beaucoup le bon vieux temps où il n'y avait pas une âme. J'ai fait

la connaissance d'un goëland apprivoisé à qui je donne du poisson.

Il l'attrape en l'air toujours la tête la première et en avale qui

sont plus gros que mon cou. Vous rappelez-vous une autruche que vous

avez failli étrangler au Jardin des plantes (dans le temps où vous

l'embellissiez de votre présence) avec un pain de seigle?

Adieu, chère amie; je pense revenir bientôt à Paris et vous retrouver

avec grand bonheur. Adieu encore. . . . . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 129 / 183 题