Cannes, 30 décembre 1864.
Chère amie, je vous souhaite une bonne année. J'ai écrit à Madrid pour
les malencontreux mouchoirs, et, comme je n'ai pas eu de réponse,
j'en conclus que mon commissionnaire est à Paris, que vous avez les
mouchoirs ou que vous allez les avoir. Je les avais remis à un Espagnol
qui devait quitter Madrid en même temps que moi, et par conséquent
vous les apporter plus tôt. Il ne faut jamais vouloir le mieux. Ce
que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs, qui sont
horriblement laids.
Que dites-vous de l'encyclique du pape ? Nous avons ici un évêque,
homme d'assez d'esprit et de bon sens, qui se voile la face. En effet,
il est fâcheux d'être dans une armée dont le général vous expose Ã
une défaite. Je suis sans nouvelles de mon éditeur; je l'ai laissé
imprimant mes _Cosaques d'autrefois_, et je pense que cela doit avoir
paru. Comme vous connaissez l'anecdote, vous voudrez bien, j'espère,
attendre mon retour pour avoir un volume.
Savez-vous que de tous côtés m'arrivaient des compliments sur la
succession de M. Mocquard? Je n'y croyais nullement; mais, Ã force
de voir mon nom dans l'_Indépendance belge_, dans le _Times_ et dans
la _Gazette d'Augsbourg_, j'avais fini par être un peu inquiet. De
l'humeur dont vous me connaissez, vous devez penser comme la place me
convenait et comme j'y convenais. Aussi, je respire plus librement
depuis quelques jours. Y a-t-il des romans nouveaux pour Noël? je
dis des romans anglais, car c'est l'époque où ils éclosent! Je n'ai
presque pas de livres ici et j'ai envie d'en faire venir. Quand je suis
pris de mes quintes de toux la nuit et que je ne puis dormir, je suis
malheureux comme les pierres. Figurez-vous que j'ai lu les _Entretiens_
de Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, où il dit que la
retraite des Dix mille eut lieu après la mort d'Alexandre. En vérité,
ne vaudrait-il pas mieux vendre des plumes métalliques à la porte des
Tuileries que de dire de pareilles énormités?
Adieu, chère amie. J'ai trente-cinq lettres à écrire; j'ai voulu
commencer par vous; je vous souhaite toutes les prospérités de ce monde.