CCLXXXII

Cannes, 4 décembre 1864.

Chère amie, je suis arrivé ici et je ne trouve pas de lettre de vous,

ce qui me peine beaucoup.

. . . . . . . . . . . .

Je passe à un autre chef d'accusation. Vous m'avez donné tout le tracas

possible avec vos mouchoirs. Après bien des démarches inutiles, j'ai

découvert enfin une demi-douzaine de mouchoirs de Nipi, fort laids.

Je les ai pris, bien que tout le monde me dît que, depuis longtemps,

c'était passé de mode; mais j'exécutais ma consigne. J'espère que

vous avez reçu ces six mouchoirs, ou que vous les recevrez sous peu

de jours. Je les ai remis à un de mes amis, qui s'est chargé de les

faire porter chez vous. Vous les aviez demandés brodés; il n'y en avait

pas d'autres à Madrid que les six qui vous ont été envoyés. Les unis

m'ont paru encore plus laids; ils avaient des lisérés rouges comme les

mouchoirs des lycéens.

J'ai quitté Madrid par un froid de chien, et tout le long de la route

j'ai grelotté. Je n'avais pas fait autre chose pendant tout le temps

de mon séjour. De ce côté de la Bidassoa, l'air s'est adouci comme

par enchantement, et ici j'ai trouvé la température ordinaire de ce

pays. Nous avons un temps magnifique et nul vent. Je pense vous avoir

mandé de Madrid tout ce qu'il y avait de mémorable à ma connaissance,

notamment les aventures de la duchesse de ***, qui ont dû vous

scandaliser. Vous ai-je parlé aussi de cette jeune personne andalouse,

amoureuse d'un jeune homme qui se trouve être le petit-fils du bourreau

de la Havane? Il y avait menace de suicide de la part de la mère, de la

demoiselle et du futur, je veux dire que tous les trois menaçaient de

se tuer si leur volonté ne se faisait pas. Lorsque j'ai quitté Madrid,

il n'y avait encore personne de mort, et le respectable public était

très-prononcé en faveur des amants.

Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, et dites-moi quels sont

vos projets pour cet hiver.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 127 / 183 题