CCLXXX

Paris, 1er octobre 1864.

Chère amie, je suis encore ici, mais comme l'oiseau sur la

branche. J'ai été retardé par mes épreuves, et vous avez pu voir

qu'elles avaient grand besoin d'être longuement corrigées. Je pars

irrévocablement le 8. Je m'arrêterai pour dormir à Bayonne, et je serai

le 11 à Madrid. Je ne sais pas encore combien de temps j'y resterai.

Je partirai de Madrid pour Cannes, peut-être sans passer par Paris.

L'hiver se fait déjà sentir désagréablement pour ma poitrine, le soir

et le matin. Les jours sont magnifiques, mais les soirées fraîches en

diable. Prenez garde de vous enrhumer dans le pays humide que vous

habitez. Je me plais assez à Paris en cette saison, où il n'y a pas de

devoirs de société, et où l'on peut y vivre en ours. Je vais de temps

en temps aux nouvelles, mais je n'en attrape guère. Le pape a défendu

à Rome les enseignes en français. Il faut qu'elles soient toutes en

italien. Il y a dans le Corso une madame Bernard qui vend des gants

et des jarretières. On l'a obligée de s'appeler dorénavant la signora

Bernardi. Si j'étais le gouvernement, je n'aurais jamais permis cela,

eût-il fallu pendre quelque peintre d'enseignes à la première boutique

qu'on aurait voulu changer. Lorsque notre armée sera partie, vous

verrez ce que ces gens-là feront. . . . . . . . .

Ici, les loups-cerviers, c'est-à-dire les gens d'argent ont vu de

très-mauvais œil la nomination de M. *** à la Banque; mais on ne sait

pas que, lorsque quelqu'un est bien posé comme propre à rien; on le

comble. C'est la coutume. M. *** est allé à la Banque, son bonnet de

coton dans la poche, comptant y coucher le lendemain de sa nomination.

On lui a dit que tout était prêt pour le recevoir, seulement qu'il

voulût bien accomplir une petite formalité, c'est de justifier de la

propriété decent actions de ladite Banque. M. *** ignorait complètement

ce petit article de la charte de l'établissement qu'il va gouverner.

Grand embêtement, d'autant plus qu'on ne trouve pas cent de ces actions

dans le pas d'un cheval, et qu'il faut, outre l'argent, quelques

semaines au moins pour se les procurer. Vous voyez comment il connaît

son affaire. Il y a encore un grand scandale qui amuse les gens

pervers. Mais je ne vous le raconterai pas, de peur de vous mettre en

colère.

Adieu, chère amie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 125 / 183 题