Londres, _British Museum_, 21 juillet 1864.
Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la
dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus
exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du
soir jusqu'à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres
et des statues, ou bien à faire mon grand article sur le fils de Pierre
le Grand, que j'ai envie d'intituler: _Du danger d'être bête_, car la
morale à tirer de mon travail, c'est qu'il faut avoir de l'esprit. Je
pense que vous trouverez çà et là , dans une vingtaine de pages, des
choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut
trompé par sa femme. J'ai traduit avec beaucoup de peine et de soin
les lettres d'amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la
peine. Elles sont vraiment mieux qu'on ne l'attendrait du temps et du
pays où elle écrivait; mais l'amour fait de ces merveilles. Le malheur
est qu'elle ne savait pas l'orthographe, ce qui rend très-difficile aux
grammairiens comme moi de deviner ce qu'elle veut dire.
Voici mes projets: je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où
je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde.
Puis, promptement après, je partirai pour Paris. . .
Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de
Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie
figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon
goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu
de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m'avez souvent entendu parler, un
grand garçon de vingt-cinq ans et de vingt-cinq mille livres sterling
de rente, est devenu amoureux d'elle. Elle l'a lanterné longtemps,
puis s'est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille
livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris
pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et
à l'Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l'église
Saint-George et s'y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme
de son âge, très-laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin.
Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder Ã
l'accomplissement des autres cérémonies. à la première station, elle a
écrit au marquis son père: _Dear Pa, as I knew you would never consent
to my marriage with lord Hastings, I was wedded to him to day. I remain
yours_, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin: _Dear Harry, when you
receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very
truly FLORENCE._--Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux
jaunes, est au désespoir.
Adieu, chère amie; répondez-moi vite.