CCLXXIX

Londres, _British Museum_, 21 juillet 1864.

Chère amie, vous avez deviné ma retraite. Je suis ici depuis la

dernière fois que nous nous sommes vus, ou, pour parler plus

exactement, depuis le lendemain. Je passe ma vie, de huit heures du

soir jusqu'à minuit, à dîner en ville, et, le matin, à voir des livres

et des statues, ou bien à faire mon grand article sur le fils de Pierre

le Grand, que j'ai envie d'intituler: _Du danger d'être bête_, car la

morale à tirer de mon travail, c'est qu'il faut avoir de l'esprit. Je

pense que vous trouverez çà et là, dans une vingtaine de pages, des

choses qui vous intéresseront, notamment comment Pierre le Grand fut

trompé par sa femme. J'ai traduit avec beaucoup de peine et de soin

les lettres d'amour de sa femme à son amant, lequel fut empalé pour la

peine. Elles sont vraiment mieux qu'on ne l'attendrait du temps et du

pays où elle écrivait; mais l'amour fait de ces merveilles. Le malheur

est qu'elle ne savait pas l'orthographe, ce qui rend très-difficile aux

grammairiens comme moi de deviner ce qu'elle veut dire.

Voici mes projets: je vais lundi à Chevenings, chez lord Stanhope, où

je dois rester trois jours. Jeudi, je dîne ici avec beaucoup de monde.

Puis, promptement après, je partirai pour Paris. . .

Ici, on ne parle que du mariage de lady Florence Paget, la beauté de

Londres, il y a deux saisons. Il est impossible de voir une plus jolie

figure sur un corps plus mignon, trop petit et trop mignon pour mon

goût particulier. Elle était célèbre pour ses flirtations. Le neveu

de M. Ellice, M. Chaplin, dont vous m'avez souvent entendu parler, un

grand garçon de vingt-cinq ans et de vingt-cinq mille livres sterling

de rente, est devenu amoureux d'elle. Elle l'a lanterné longtemps,

puis s'est engagée, comme on dit, en a reçu des bijoux et six mille

livres sterling pour payer ses dettes chez sa couturière. Jour pris

pour le mariage. Vendredi dernier, ils sont allés ensemble au parc et

à l'Opéra. Samedi matin, elle est sortie seule, est allée à l'église

Saint-George et s'y est mariée avec lord Hastings, un jeune homme

de son âge, très-laid, ayant deux petits défauts, le jeu et le vin.

Après la cérémonie religieuse, ils sont allés à la campagne procéder Ã

l'accomplissement des autres cérémonies. À la première station, elle a

écrit au marquis son père: _Dear Pa, as I knew you would never consent

to my marriage with lord Hastings, I was wedded to him to day. I remain

yours_, etc. Elle a aussi écrit à M. Chaplin: _Dear Harry, when you

receive this, I shall be the wife of lord Hastings. Forget your very

truly FLORENCE._--Ce pauvre M. Chaplin, qui a six pieds et les cheveux

jaunes, est au désespoir.

Adieu, chère amie; répondez-moi vite.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 124 / 183 题