Mercredi, 13 avril 1864.
Chère amie, j'ai bien regretté votre départ; vous auriez dû me dire
encore une fois adieu. Vous m'auriez trouvé fort dolent. Je souffre
toujours de mes oppressions, malgré l'arsenic et le reste. Depuis que
le froid s'est adouci, je commençais à me porter mieux, mais j'ai
attrapé un rhume qui me met plus bas que jamais.
Je ne sors guère; cependant, j'ai voulu voir mes maîtres, que j'ai
trouvés en très-bonne santé. Cela m'a procuré l'avantage de voir les
modes nouvelles, que j'ai médiocrement admirées, surtout les basques
des femmes. C'est un signe de vieillesse. Je ne puis digérer les
coiffures. Il n'y a pas une femme qui se coiffe pour la figure qu'elle
a; toutes prennent leur style sur des têtes à perruque. Un de mes amis
que j'ai rencontré là m'a présenté à sa femme, qui est une jeune et
jolie personne; elle avait un pied de rouge, les cils peints, et du
blanc. Cela m'a fait horreur.
Avez-vous lu le livre d'About[1]? Je l'ai à votre service. Je ne
sais s'il a beaucoup de succès. Il y a beaucoup d'esprit cependant.
Peut-être les cléricaux ont-ils eu assez de bon sens pour ne pas
l'excommunier, ce qui est le plus sûr moyen de faire lire un livre.
C'est comme cela qu'ils ont procuré un succès très-profitable,
pécuniairement parlant, à Renan; on m'a dit qu'il avait gagné cent
sept mille francs à son idylle. J'ai encore à vos ordres trois gros
volumes de Taine sur l'histoire de la littérature anglaise. C'est
très-spirituel et même très-sensé. Le style est un peu recherché, mais
cela se lit avec grand plaisir. Ou bien encore deux volumes de M.
Mézières sur un sujet analogue, les contemporains et les successeurs de
Shakespeare. C'est du Taine réchauffé, ou plutôt refroidi. Quant aux
romans, je n'en lis plus.
Nous allons nommer demain à l'Académie le Marseillais Autran ou Jules
Janin. Le premier selon toute apparence. Mon candidat sera battu. Je me
promets de ne plus aller à l'Académie que pour toucher mes indemnités,
quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes, tous les mois. D'ici
à deux ans, nous allons avoir une mortalité effrayante. J'ai contemplé
hier les figures de mes confrères; sans parler de la mienne, on dirait
des gens qui attendent le fossoyeur. Je ne sais qui l'on prendra pour
les remplacer. Quand revenez-vous? Vous aviez parlé de quinze jours Ã
*** seulement; mais je suppose que, selon votre habitude, vous ferez
de ces quinze jours un long mois. Je souhaite vous revoir bientôt et
nous promener comme autrefois en admirant la belle nature. Ce serait
l'occasion rare pour moi de faire un peu de poésie.
Adieu, chère amie; écrivez-moi. Si vous n'avez que la bibliothèque de
la ville à votre disposition, vous ferez bien de lire Lucien, traduit
par Perrot d'Ablancourt ou par tout autre; cela vous amusera et
entretiendra vos goûts helléniques.
Je suis plongé dans une histoire de Pierre le Grand dont je ferai
part au public. C'était un abominable homme, entouré d'abominables
canailles. Cela m'amuse assez.
Répondez-moi aussitôt que vous aurez reçu ma lettre.
[1] _Le Progrès._