Cannes, 12 janvier 1864.
Chère amie, j'ai été malade presque pour tout de bon en arrivant ici.
J'ai apporté de Paris un rhume abominable, et ce n'est que depuis deux
jours que je commence à redevenir moi-même; je ne sais ce que je serais
devenu si j'étais resté à Paris, avec la neige que vous avez, à ce que
je vois dans les journaux. Ici, nous avons un temps admirable; rarement
des nuages et presque toujours au moins 14 degrés. Quelquefois, le
vent d'est nous apporte une teinte de neige prise sur les Alpes, mais
nous sommes dans une oasis privilégiée. On nous dit que tout est sous
la neige aux environs. à Marseille, à Toulon et même à Hyères, on dit
que la terre en est couverte. Je me représente un Marseillais en temps
de neige. C'est quelque chose comme un chat sur la glace avec des
coquilles de noix aux pattes. Il y a très-longtemps que, même à Cannes,
on n'a vu un hiver si beau et si bénin.
Je suis charmé qu'Aristophane ait eu l'heur de vous plaire. Vous me
demandez si les dames athéniennes assistaient aux représentations
? Il y a des savants qui disent oui, il y en a qui disent non. Si
vous étiez allée voir Karagueuz lorsque vous étiez en Orient, vous y
auriez trouvé sans doute beaucoup de femmes. En Orient, aujourd'hui et
autrefois, dans l'antiquité, on n'a et on n'avait pas la pruderie que
vous avez à présent; on voyait à chaque instant des hommes en costume
de natation, et il y avait dans tous les carrefours des statues de
divinités qui donnaient aux dames des idées exagérées de la nature
humaine. Comment appelez-vous cette comédie où l'on habille Euripide en
femme ? Comprenez-vous la mise en scène et le rôle du gendarme scythe?
Ce qui est plus extraordinaire que tout, c'est la façon sans gêne dont
Aristophane parle des dieux, précisément le jour de leur fête, car
c'était aux Dionysiaques qu'on a donné _les Grenouilles_, où Bacchus
joue un si singulier rôle. La même chose a eu lieu dans les premiers
temps du christianisme. On jouait la comédie dans les églises. Il y
avait la messe des sots et la messe de l'âne, dont on a le texte à jour
dans un manuscrit très-curieux. Ce sont les méchants qui ont gâté tout
en doutant. Lorsque tout le monde croyait, tout était permis. Outre les
sottises qu'Aristophane jette dans ses pièces comme du gros sel, il y a
des chÅurs de la poésie la plus belle. Mon vénéré maître M. Boissonade
disait qu'aucun autre Grec n'avait fait mieux. Je vous recommande,
si vous ne l'avez pas lu encore, _les Nuées._ C'est, à mon avis, la
meilleure pièce qui se soit conservée de lui. Il y a un dialogue du
Juste et de l'injuste, qui est du style le plus élevé. Je crois qu'il y
a quelque chose de vrai dans les reproches qu'il fait à Socrate; même
après l'avoir entendu dans Platon, on est tenté d'excuser la ciguë.
C'est une perte qu'un homme qui prouve à chacun, comme Socrate, qu'on
n'est qu'une bête.
Je viens de voir que les conspirations recommencent. Je ne doute pas
que ces diables d'Italiens et ces non moins diables de Polonais ne
veuillent mettre le monde en feu; et malheureusement il est si bête,
qu'il se laissera faire. J'ai eu des lettres d'Italie qui me font
craindre qu'au printemps les volontaires et Garibaldi ne tentent
quelque pointe contre la Vénétie. Il ne nous manquerait qu'un accident
de cette espèce pour nous achever de peindre!--Adieu, chère amie; je
tâche de penser le moins possible à l'avenir. Portez-vous bien, pensez
un peu à moi. Avez-vous quelque idée pour le 14 février, jour de la
Sainte-Eulalie?
Adieu encore.