CCLXXVI

Cannes, 17 février 1864.

Chère amie, puisque vous avez bien voulu prendre la peine de lire

Aristophane, je vous pardonne vos façons et vos pruderies en le lisant.

Convenez seulement qu'il est très-spirituel, et que l'on serait bien

aise de voir jouer une de ses comédies. Je ne sais quelle est l'opinion

des érudits à présent sur la présence des femmes dans le théâtre. Il

est probable qu'il y a eu des temps de tolérance et d'intolérance dans

le même pays, mais les femmes ne montaient jamais en scène. Leurs rôles

étaient joués par des hommes, ce qui était d'autant plus facile que

tous les acteurs avaient des masques. . . . . . . . .

Je suis très-souffrant, chère amie, et je me sens m'en aller vers

un monde meilleur par une marche qui n'est pas des plus agréables.

De temps en temps maintenant, les intervalles sont plus rapprochés

qu'ils ne l'étaient autrefois; j'ai des crises, et des spasmes

très-douloureux. Je ne dors presque pas, je n'ai pas d'appétit et je me

sens d'une faiblesse dont je m'indigne. La moindre promenade m'accable.

Que deviendrai-je lorsqu'au lieu d'un ciel magnifique, j'aurai le ciel

de plomb de Paris, la pluie et le brouillard en permanence! Je songe

pourtant à retourner à la fin de ce mois, si j'en ai la force, car je

suis un peu honteux de ne faire aucun de mes métiers officiels. Il faut

s'exécuter enfin, et prendre un parti, quoiqu'il arrive. J'attendrai

pour la Sainte-Eulalie, puisque j'ai déjà attendu assez longtemps. Je

crois que, du côté des broches et des bagues, l'embarras est le même.

Il y a encombrement dans les tiroirs de ma cousine depuis le temps que

je lui souhaite sa fête. J'ai épuisé toutes les variétés de brimborions

possibles. Si vous avez découvert quelque chose de très-extraordinaire

et qui ne soit pas ruineux, vous aurez résolu un grand problème. Il y

en a un autre bien plus intéressant encore, et sur lequel j'aurai Ã

vous consulter. C'est sur la façon honnête ou non de faire venir des

habits d'Angleterre. Il ne se peut pas que, parmi vos loups marins,

il ne se trouve pas quelqu'un à qui M. Poole pourrait envoyer mes

vêtements. Réfléchissez à cela et vous me rendrez grand service. Adieu,

chère amie. J'ai passé une nuit abominable et je tousse à me rompre

le crâne. J'espère que vous avez échappé à toutes les grippes qu'on

m'annonce. Il semble qu'à Paris tout le monde est atteint et qu'il y a

même des gens assez bêtes pour en mourir. Adieu encore.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 121 / 183 题