Château de Compiègne, 16 novembre 1863, au soir.
Chère amie, depuis mon arrivée ici, j'ai mené la vie agitée d'un
impresario. J'ai été auteur, acteur et directeur. Nous avons joué avec
succès une pièce un peu immorale, dont, à mon retour, je vous conterai
le sujet. Nous avons eu un très-beau feu d'artifice, bien qu'une femme
qui voulait voir les fusées de trop près ait été tuée tout roide. Nous,
faisons de grandes promenades et je me suis tiré de tout cela, jusqu'Ã
présent, sans rhume. On me garde ici encore une semaine; probablement,
je resterai à Paris jusqu'aux premiers jours de décembre, et je m'en
retournerai à Cannes, que j'ai laissé tout en fleurs. Il est impossible
d'imaginer quelque chose de plus beau que ces champs de jasmin et de
tubéreuses. Je ne m'y suis pas très-bien porté cependant, et, les
derniers jours surtout, j'étais très-dolent et mélancolique.
Vous m'écrivez si laconiquement, que vous ne répondez jamais à mes
questions. Vous avez une manière à vous de ne faire que vos caprices,
qui me confond toujours; vous plaisantez, vous promettez; quand je
lis vos lettres, je crois vous entendre parler: je suis désarmé, mais
furieux au fond. Vous ne me dites seulement pas ce que devient cette
charmante enfant qui vous intéresse tant. Faites en sorte, je vous
prie, qu'elle ne soit pas sotte comme la plupart des femmes de ce
temps-ci. Jamais, je crois, on n'en a vu de pareilles. Vous me direz ce
qu'elles sont en province; si c'est pire qu'Ã Paris, je ne sais dans
quel désert il faudra se fourrer. Nous avons ici mademoiselle ***,
qui est un beau brin de fille de cinq pieds quatre pouces, avec toute
la gentillesse d'une grisette et un mélange de manières aisées et de
timidité honnête, quelquefois très-amusant. On paraissait craindre
que la seconde partie d'une charade ne répondît pas au commencement
(commencement dont j'étais l'auteur):
--Cela ira bien, dit-elle; nous montrerons nos jambes dans le ballet et
cela leur tiendra lieu de tout.
_N.-B._--Ses jambes sont comme deux flageolets, et elle a des pieds peu
aristocratiques.
Adieu, chère amie. . . . . .
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