Cannes, 19 octobre 1863.
Chère amie, je suis ici depuis huit jours, me reposant au désert
des fatigues de la cour. Il fait un temps magnifique et je lis dans
mon journal que votre Loire déborde. J'en conclus que vous avez un
temps affreux et je vous plains du fond du cÅur. Je ne jouirai de la
Provence qu'une quinzaine de jours encore. Il va falloir retourner
pour l'ouverture de la session; j'en ai une assez médiocre opinion.
La mort de M. Billault la commence très-mal. Depuis quelque temps,
j'ai beaucoup pratiqué, prêché et fait prêcher M. Thiers, mais je
ne sais ce qui en résultera. Il me semble que nous nous rapprochons
de plus en plus des anciens errements parlementaires, et que nous
allons recommencer le cycle des mêmes fautes et peut-être des mêmes
catastrophes. Joignez à cela toute la peine que prennent les cléricaux
pour se faire détester et pour tendre la corde jusqu'à ce qu'elle
casse. En voilà bien assez pour voir l'avenir d'une vilaine couleur.
Vous saurez qu'en venant ici, nous avons déraillé près de Saint-Chamas.
Je n'ai rien eu, pas même la peur, car je n'ai compris le danger que
lorsqu'il était passé. Il n'y a eu de maléficiés que les employés de la
poste, qui sont tombés pêle-mêle avec leurs tables et leurs caisses.
Tout s'est réduit à des contusions assez fortes, mais sans membres
cassés. Avez-vous lu le mandement de l'évêque de Tulle, qui ordonne
à toutes les religieuses de son diocèse de réciter des _Ave_, en
l'honneur de M. Renan, ou plutôt pour empêcher que le diable n'emporte
tout, à cause du livre de ce même M. Renan? Puisque vous lisez les
lettres de Cicéron, vous devez trouver qu'on avait bien plus d'esprit
de son temps que du nôtre. Je suis accablé de honte toutes les fois
que je pense à notre XIXe siècle et que je le trouve de toute façon
si inférieur à ses prédécesseurs. Je crois vous avoir fait lire les
_Lettres de la duchesse de Choiseul._ Je voudrais bien qu'on essayât
d'imprimer aujourd'hui celles de la plus belle de nos lionnes. Je vous
quitte pour aller pêcher à la ligne, ou plutôt pour voir pêcher, car je
n'ai mais pu prendre un poisson. Mais le mieux de la chose, c'est qu'on
en fait au bord de la mer une soupe excellente, pour ceux qui aiment
l'huile et l'ail. Je suppose que vous êtes de ces derniers.
Vous trouverai-je à Paris au commencement de novembre? Je compte
pouvoir y passer tout le mois, sauf peut-être quelques jours Ã
Compiègne, si ma souveraine m'y invite pour sa fête. Adieu, chère amie.