CCLXIX

Château de Fontainebleau, jeudi 2 juillet 1863.

Chère amie, j'aurais voulu répondre plus tôt à votre lettre, qui m'a

fait grand plaisir; mais, ici, on n'a le temps de rien faire et les

jours passent avec une rapidité prodigieuse sans qu'on sache comment.

La grande et principale occupation, c'est de boire, manger et dormir.

Je réussis aux deux premières, mais très-mal à la dernière. C'est une

très-mauvaise préparation au sommeil que de passer trois ou quatre

heures, en pantalon collant, à ramer sur le lac et à gagner des toux

terribles. Nous avons ici quantité de monde assez bien assorti, ce me

semble, beaucoup moins officiel que d'ordinaire; ce qui ne nuit pas Ã

l'entente cordiale entre les invités. On fait de temps en temps des

promenades à pied dans le bois, après avoir dîné sur l'herbe comme les

bonnetiers de la rue Saint-Denis.

Avant-hier, on a apporté ici quelques très-grandes caisses de la part

de Sa Majesté Tu-Duc, empereur de Cochinchine. On les a ouvertes

dans une des cours. Dans les grandes caisses, il y en avait de plus

petites peintes en rouge et or et couvertes de cancrelats. On a ouvert

la première, qui contenait deux dents d'éléphant fort jaunes et deux

cornes de rhinocéros, plus un paquet de cannelle moisie. Il sortait de

tout cela des odeurs inconcevables, tenant le milieu entre le beurre

fort et le poisson gâté. Dans l'autre caisse, il y avait une grande

quantité de pièces d'étoffes très-étroites ressemblant à de la gaze,

de toute sorte de vilaines couleurs, toutes plus ou moins sales et, de

plus, moisies. On avait annoncé des médailles d'or, mais elles étaient

absentes, et probablement elles sont restées en Cochinchine. Il résulte

que ce grand empereur Tu-Duc est un escroc.

Hier, nous avons été faire manœuvrer deux régiments de cavalerie et

nous avons été horriblement cuits. Toutes les dames ont des coups

de soleil. Aujourd'hui, nous allons faire un dîner espagnol dans la

forêt, et je suis chargé du _gaspacho_, c'est-à-dire de faire manger de

l'oignon cru à des dames qui s'évanouiraient au seul nom de ce légume.

J'ai défendu qu'on les avertît, et, quand elles en auront mangé, je me

réserve de leur faire un aveu dans le genre de celui d'Atrée.

Je suis charmé que mon _Cosaque_[1] ne vous ait pas trop ennuyée. Je

commence à en être bien las pour ma part. Il faut que je l'enterre le

1er du mois prochain, et je ne sais comment j'en pourrai venir à bout.

Je ne puis parvenir à travailler ici bien que j'aie apporté toutes mes

notes et mes, bouquins. Adieu, chère amie; je pense être ici jusqu'Ã

lundi ou mardi au plus tard. Cependant on prétend que, vu notre grande

amabilité, on veut nous retenir quelques jours encore. J'espère bien

vous retrouver à Paris. Encore adieu.

[1] _Bogdan Chmielniçki_, publié dans le volume intitulé _les Cosaques

d'autrefois._

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 114 / 183 题