Londres, 12 août 1863.
Chère amie, je vous remercie de votre lettre, que j'attendais
impatiemment. Je croyais trouver Londres vide, et, en effet, c'est la
première impression que j'ai éprouvée. Mais, au bout de deux jours,
je me suis aperçu que la grande fourmilière était encore habitée et
surtout, hélas! qu'on y mangeait tout autant et tout aussi longuement
que l'année passée. N'est-ce pas inhumain que cette lenteur avec
laquelle on dîne dans ce pays-ci! Cela m'ôte jusqu'à l'appétit. On
n'est jamais moins de deux heures et demie à table, et, si on ajoute la
demi-heure que les hommes laissent aux femmes pour dire du mal d'eux,
il est toujours onze heures quand on retourne au salon. Ce ne serait
que demi-mal si on mangeait tout le temps; mais, Ã l'exception du
mouton rôti, je ne trouve rien à mon goût.
Les grands hommes m'ont paru un peu vieillis depuis ma dernière visite.
Lord Palmerston a renoncé à son râtelier, ce qui le change beaucoup.
Il a conservé ses favoris et a l'air d'un gorille en gaieté. Lord
Russell a l'air de moins bonne humeur. Les grandes beautés de la saison
sont parties, mais on n'en faisait pas grand éloge. Les toilettes
m'ont paru, comme toujours, très-médiocres et chiffonnées; mais rien
ne résiste à l'air de ce pays-ci. Ma gorge en est la preuve. Je suis
enroué comme un loup et je respire très-mal. Je pense que vous devez
avoir moins chaud que nous et que les bains de mer doivent vous donner
de l'appétit. Je commence à m'ennuyer de Londres et des Anglais. Je
serai de retour à Paris avant le 25. Et vous? J'ai lu un livre assez
amusant: l'_Histoire de George III_, par un M. Phillimore, qui traite
ce prince de coquin et de bête. C'est très-spirituel et assez bien
justifié. J'ai acheté le dernier ouvrage de Borrow trente francs, _the
Wild Wales._ Si vous le voulez pour quinze francs, je serai charmé de
vous le céder. Mais vous n'en voudrez pas pour rien. Ce garçon a tout Ã
fait baissé. Adieu, chère amie.