Cannes, 3 janvier 1863.
Chère amie, j'ai commencé l'année assez mal, dans mon lit, avec un
lumbago très-douloureux qui ne me laissait pas même la faculté de
me retourner. Voilà ce qu'on gagne dans ces beaux climats, où, tant
que le soleil est sur l'horizon, on peut se croire en été, et où,
aussitôt après son coucher, vient un quart d'heure de froid humide
qui vous pénètre jusqu'à la moelle des os. C'est absolument comme Ã
Rome, à l'exception qu'ici ce sont les rhumatismes, et là -bas c'est
la fièvre contre laquelle il faut se faire assurer. Aujourd'hui,
mon dos a repris une partie de son élasticité, et je commence à me
promener. J'ai eu la visite de mon vieil ami, M. Ellice, qui a passé
vingt-quatre heures avec moi, et a renouvelé ma provision de nouvelles
et mes idées singulièrement racornies par un séjour en Provence: c'est,
tout bien considéré, le seul inconvénient de vivre hors de Paris. On
arrive rapidement à être souche, et, quand on n'a pas les goûts de mon
confrère M. de Laprade, qui voudrait être chêne, cette transformation
n'a rien de bien agréable.
Si je continue à bien aller, je crois que je me rendrai à Paris vers
le 18 ou le 20, pour la discussion de l'adresse, qui, me dit-on, sera
chaude et intéressante; quand j'aurai fait mon devoir, je retournerai
au soleil, car je crèverais infailliblement à passer à Paris les
glaces, les vents et les boues de février. . . . . . .
Vous avez tort de ne pas lire _Salammbô._ Il est vrai que cela
est parfaitement fou, et qu'il y a encore plus de supplices et
d'abominations que dans la _Vie de Chmielniçki_; mais, après tout,
il y a du talent, et on se fait une idée amusante de l'auteur et une
encore plus plaisante de ses admirateurs, les bourgeois, qui veulent
parler des choses avec les honnêtes gens. Ce sont ces bourgeois que
mon ami Augier a fort bien drapés; aussi m'assure-t-on que personne
qui se respecte n'avoue qu'il a été voir _le Fils de Giboyer._ Avec
tout cela, la caisse du théâtre se remplit et la bourse de l'auteur.
Je vous recommande, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15, un roman de
M. de Tourguenief, dont j'attends ici les épreuves, et que j'ai lu en
russe. Cela s'appelle _les Pères et les Enfants._ C'est le contraste
de la génération qui s'en va et de celle qui arrive. Il y a un héros,
le représentant de la nouvelle génération, lequel est socialiste,
matérialiste et réaliste, mais cependant homme d'esprit et intéressant.
C'est un caractère très-original qui vous plaira, j'espère. Ce roman
a produit une grande sensation en Russie et on a beaucoup crié contre
l'auteur, qu'on accuse d'impiété et d'immoralité. C'est, à mon
avis, un assez bon signe de succès lorsqu'un ouvrage excite ainsi
le déchaînement du public. Je crois que je vous ferai lire encore
la seconde partie de _Chmielniçki_, dont j'ai corrigé les épreuves
pendant que j'étais sur le dos. Vous y verrez une grande quantité de
Cosaques empalés et de juifs écorchés tout vifs. Je serai à Paris, non
pas pour le discours de la couronne, mais seulement pour la discussion
de l'adresse, c'est-Ã -dire, comme je le suppose, vers le 20 ou le 21;
mais, si cela convenait à vos arrangements particuliers, je pourrais
avancer mon arrivée. Adieu, chère amie; je vous souhaite bonne santé et
bonheur, point de lumbago. Adieu, ne m'oubliez pas.