Cannes, 5 décembre 1862.
Chère amie, je suis arrivé ici entre deux inondations, et, pendant
quatre jours, j'ai cru qu'il n'y avait plus de soleil, même à Cannes.
Lorsqu'il se met à pleuvoir dans ce pays-ci, ce n'est pas une
plaisanterie. La plaine entre Cannes et l'Estérel était changée en lac,
et il était impossible de mettre le nez dehors. Pourtant, au milieu
de ce déluge, l'air était doux et agréable à respirer. Depuis que je
suis poussif, je suis devenu aussi délicat en matière d'air que les
Romains le sont pour l'eau. Mais cela n'a pas duré, heureusement. Le
soleil a reparu radieux il y a trois jours, et, depuis lors, je vis les
fenêtres ouvertes et j'ai presque trop chaud. Il n'y a que les mouches
qui me rappellent les rigueurs de la vie. Avant de quitter Paris, j'ai
consulté un grand docteur, car je me croyais en très-mauvais état
depuis mon retour de Compiègne et je voulais savoir dans combien de
temps il fallait pourvoir à ma pompe funèbre. J'ai été assez content de
sa consultation: premièrement, parce qu'il m'a dit que cette cérémonie
n'aurait pas lieu aussitôt que je l'appréhendais; en second lieu, parce
qu'il m'a expliqué anatomiquement et très-clairement la cause de mes
maux. Je croyais avoir, le cÅur malade; pas du tout, c'est le poumon.
Il est vrai que je n'en guérirai jamais; mais il y a moyen de n'en pas
souffrir, et c'est beaucoup, si ce n'est le principal.
Vous ne pouvez vous faire une idée de la beauté de la campagne après
toutes ces pluies. Il y a partout des roses de mai. Les jasmins
commencent à fleurir, ainsi que quantité de fleurs sauvages, toutes
plus jolies les unes que les autres. J'aimerais bien à faire un cours
de botanique avec vous dans les bois des environs, vous verriez qu'ils
valent ceux de Bellevue. J'ai reçu ici, je ne sais comment, le dernier
livre de M. Gustave Flaubert, qui a fait _Madame Bovary_, que vous avez
lu, je crois, bien que vous ne vouliez pas l'avouer. Je trouvais qu'il
avait du talent qu'il gaspillait sous prétexte de réalisme. Il vient de
commettre un nouveau roman qui s'appelle _Salammbô._ En tout autre lieu
que Cannes, partout où il y aurait seulement _la Cuisinière bourgeoise_
à lire, je n'aurais pas ouvert ce volume. C'est une histoire
carthaginoise quelques années avant la seconde guerre punique. L'auteur
s'est fait une sorte d'érudition fausse en lisant Bouillet et quelque
autre compilation de ce genre, et il accompagne cela d'un lyrisme copié
du plus mauvais de Victor Hugo. Il y a des pages qui vous plairont sans
doute, Ã vous qui, Ã l'exemple de toutes les personnes de votre sexe,
aimez l'emphase. Pour moi qui la hais, cela m'a rendu furieux. Depuis
que je suis ici, et particulièrement depuis la pluie, j'ai poursuivi ma
tartine cosaque. Cela sera, je le crains, bien long. Je vais envoyer
ces jours-ci un second article à Paris, et ce ne sera pas le dernier.
Je m'aperçois que j'ai oublié d'emporter avec moi une carte de Pologne,
et je suis embarrassé pour écrire les noms polonais dont je n'ai que
la transcription en russe. Si vous aviez à votre portée quelque moyen
d'information, tâchez de savoir si une ville qui en russe s'appelle
Lwow, ne serait pas par hasard la même que Lemberg en Gallicie. Vous me
rendrez un grand service.--Adieu, chère amie, j'espère que l'hiver ne
vous traite pas trop rigoureusement et que vous prenez soin d'échapper
aux rhumes. Votre petite nièce est-elle toujours aimable? Ne la gâtez
pas trop, pour qu'elle ne soit pas trop malheureuse plus tard. Je
voudrais bien encore que vous allassiez voir la pièce de mon ami Augier
et que vous me dissiez candidement ce que vous en pensez. Adieu encore.