CCLXV

Cannes, 28 janvier 1863.

Chère amie, je me disposas à partir pour Paris, et je croyais y être le

20, lorsque j'ai été repris d'un nouvel accès de mes spasmes d'estomac.

J'ai eu un gros rhume avec des étouffements très-douloureux et j'ai

gardé le lit pendant huit jours. Le médecin me dit que, si je retourne

à Paris avant d'être tout à fait remis, je suis sûr de retomber plus

bas que je n'étais, et je resterai encore ici pendant une quinzaine de

jours. On m'écrit, d'ailleurs, que la discussion de l'adresse n'aura

aucun intérêt, et que tout se passera en douceur et rapidement. Je suis

à présent assez bien, un peu dolent toujours, mais je recommence Ã

sortir et à mener mon train de vie ordinaire. Le temps est admirable;

pourtant, ce climat-ci est un peu traître. Je devrais moins que

personne m'y laisser prendre. Tant que le soleil est sur l'horizon, on

se croirait en juin. Cinq minutes après vient une humidité pénétrante.

C'est pour avoir admiré trop longtemps les beaux couchers de soleil

que j'ai été malade. On me dit que vous n'avez pas eu de froids vifs,

mais des brouillards et de la pluie. Autour de nous, il est tombé une

quantité de neige incroyable, et rien n'est plus beau en ce moment que

la vue de nos montagnes toutes blanches entourant notre petite oasis

verdoyante. Comment avez-vous passé votre temps? Avez-vous échappé aux

rhumes, et quelle vie menez-vous? Je passe mes soirées à faire de la

prose pour le _Journal des Savants._ Cet animal de Chmielniçki n'en

finit pas et je crains qu'il ne me coûte encore deux articles avant

que je puisse faire son oraison funèbre; j'en ai déjà fait trois aussi

longs que celui que vous avez lu, et aussi abondants en empalements,

écorchements d'hommes et autres facéties. Je crains que cela ne

ressemble trop à _Salammbô._ Vous m'en direz votre avis candidement,

si vous trouvez ce rare _Journal des Savants_ que les ignorants

s'obstinent à ne pas lire, malgré tout son mérite.

Nous avons eu dans notre voisinage une tragédie. Une jolie demoiselle

anglaise s'est brûlée au bal. Sa mère, en voulant la sauver, s'est

brûlée aussi. Toutes les deux sont mortes au bout de trois à quatre

jours. Le mari, qui a été brûlé aussi, est encore malade. Voilà la

dix-huitième femme de ma connaissance à qui cela arrive. Pourquoi

portez-vous de la crinoline? Vous devriez donner l'exemple. Il suffit

de tourner devant la cheminée ou de se regarder dans une glace (il y

en a toujours au-dessus de la cheminée) pour être rôtie toute vive.

Il est vrai qu'on ne meurt qu'une fois, et qu'on est toujours bien

aise de montrer une croupe monstrueuse, comme si on trompait quelqu'un

avec un ballon plein d'air! Pourquoi n'avez-vous pas une toile

métallique devant votre cheminée? Il paraît qu'on devient de plus en

plus religieux à Paris. Je reçois des sermons de gens dont j'aurais

attendu tout autre chose. On me dit que M. de Persigny s'est montré

ultra-papalin à la commission de l'adresse du Sénat. À la bonne heure.

Je ne crois pas qu'il y ait eu un temps où le monde ait été plus bête

qu'à présent. Tout cela durera ce que cela pourra, mais la fin est un

peu effrayante.

Adieu, chère amie. . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 110 / 183 题