CCLVIII

Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées. Samedi, 16

août 1862.

Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après

un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a

quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps

digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais

qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades,

qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing

dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles

dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les

jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui

ne fait pas mal au cœur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre,

je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais

très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de

bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors

pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous

conclurez que je vais me porter à merveille.--Il n'y a pas ici beaucoup

de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange

très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette

année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui

faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès.

Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos,

et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals

deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts

d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a

fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la

gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet,

pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le

pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je

dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous?

Écrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de

ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne

serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec

vous à l'ombre des grands hêtres. Êtes-vous toujours au pouvoir de la

mer et des veaux marins?

Adieu, chère amie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 103 / 183 题