Bagnères-de-Bigorre, petite maison Laquens, Hautes-Pyrénées. Samedi, 16
août 1862.
Chère amie, je suis ici depuis trois jours avec M. Panizzi, après
un voyage des plus fatigants, par un soleil épouvantable. Il nous a
quittés (c'est le soleil que je dis) avant-hier, et nous avons un temps
digne de Londres, du brouillard et une petite pluie imperceptible, mais
qui vous mouille jusqu'aux os. J'ai rencontré ici un de mes camarades,
qui est le médecin des eaux; il m'a ausculté, donné des coups de poing
dans le dos et dans la poitrine, et m'a trouvé deux maladies mortelles
dont il a entrepris de me guérir, moyennant que je boirais tous les
jours deux verres d'eau chaude qui n'a pas très-mauvais goût, et qui
ne fait pas mal au cÅur comme ferait de l'eau ordinaire. En outre,
je me baigne à une certaine source dans de l'eau assez chaude, mais
très-agréable à la peau. Il me semble que cela me fait beaucoup de
bien. J'ai des palpitations assez désagréables le matin, je ne dors
pas bien, mais j'ai de l'appétit. Selon votre manière de sentir, vous
conclurez que je vais me porter à merveille.--Il n'y a pas ici beaucoup
de monde, et presque personne de connaissance, ce qui m'arrange
très-fort. Les Anglais et les prunes ont manqué tout à fait cette
année. En fait de beautés, nous avons ici mademoiselle A. D..., qui
faisait autrefois un grand effet sur le prince *** et sur les cocodès.
Je ne sais quelle maladie elle a. Elle ne m'est apparue que de dos,
et a la crinoline la plus vaste de tout le pays. On donne des bals
deux fois par semaine, où je compte bien ne pas aller, et des concerts
d'amateurs dont je n'ai entendu et n'entendrai qu'un seul. Hier, on m'a
fait subir une messe en musique, où je me suis rendu accompagné par la
gendarmerie; mais j'ai décliné l'invitation à la soirée du sous-préfet,
pour ne pas accumuler trop de catastrophes dans un seul jour. Le
pays a l'air très-beau, mais je n'ai encore fait que l'entrevoir; je
dessinerai dès qu'il y aura un rayon de soleil. Que devenez-vous?
Ãcrivez-moi. J'aimerais bien à vous montrer la verdure incomparable de
ce pays, et surtout la beauté des eaux, pour lesquelles le cristal ne
serait pas une bonne comparaison. Il serait agréable de causer ayec
vous à l'ombre des grands hêtres. Ãtes-vous toujours au pouvoir de la
mer et des veaux marins?
Adieu, chère amie.