CCLIX

Bagnères-de-Bigorre, 1er septembre 1862.

Chère amie, merci de votre lettre. Je vous réponds à N..., puisque vous

ne devez pas vous arrêter à Paris, et je suppose que vous êtes déjÃ

arrivée. Vous avez éprouvé à ***, à propos des querelles des veaux

marins, ce qui arrive toujours lorsqu'on habite Paris. Les petites

querelles et les petites affaires de la province semblent si misérables

et si dignes de pitié, qu'on déplore la condition des gens qui vivent

là-dedans. Il est certain pourtant qu'au bout de quelques mois on fait

comme les natifs, on s'intéresse à tout cela et on devient complètement

provincial. Cela est triste pour l'intelligence humaine, mais elle

prend les aliments qu'on lui sert et s'en contente. Je suis allé, la

semaine passée, faire une course dans la montagne, voir une ferme à M.

Fould. Elle est au bord d'un petit lac, en face du plus beau panorama

du monde, entourée de très-grands arbres, chose si rare en France, et

on y déjeune admirablement. Il y a beaucoup de très-beaux chevaux et de

très-beaux bœufs, tout cela tenu dans le système anglais. On m'a montré

de plus un âne chargé de faire des mulets. C'est une bête énorme,

grande comme un très-grand cheval, noire et méchante, comme s'il était

rouge. Il paraît qu'il faut la croix et la bannière pour qu'il consente

à accorder ses faveurs aux juments. On lui montre une ânesse, et,

lorsqu'il s'est monté l'imagination, il n'y regarde plus de si près.

Que pensez-vous de l'industrie humaine, qui a eu toutes ces belles

inventions? Vous serez furieuse de mes histoires et je vois votre mine

d'ici. Le monde devient tous les jours plus bête. À propos de cela,

avez-vous lu _les Misérables_ et entendu ce qu'on en dit? C'est encore

un des sujets sur lesquels je trouve l'espèce humaine au-dessous de

l'espèce gorille.--Les eaux me font du bien. Je dors mieux et j'ai

de l'appétit, bien que je ne fasse pas trop d'exercice, parce que

mon compagnon n'est pas trop ingambe. Je pense rester ici encore une

semaine à peu près; ensuite, il se peut que j'aille à Biarritz ou

en Provence. L'idée d'aller faire une promenade au lac Majeur est

abandonnée, la maison où nous devions aller ne pouvant nous recevoir

pour le moment. Je serai à Paris au plus tard le 1er octobre.

Adieu, chère amie; adieu, et écrivez-moi.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 104 / 183 题