Biarritz, 20 septembre 1861.
Chère amie, je suis toujours ici comme l'oiseau sur la branche. L'usage
n'est pas de faire des projets longtemps d'avance, et, au contraire, on
ne prend jamais de résolution qu'au dernier moment. On ne nous a encore
rien dit du quand on partira. Cependant, les jours raccourcissent
beaucoup. Les soirées ne sont pas des plus faciles à passer; il fait
froid après dîner, et je crois impossible d'avoir chaud avec le système
de portes et de fenêtres qu'on a imaginé ici. Tout cela me fait croire
que nous ne resterons pas bien longtemps encore. Je pense aller faire
une visite à M. Fould à Tarbes, pour profiter des derniers beaux jours;
puis je reviendrai à Paris, où j'espère vous retrouver installée. L'air
de la mer me fait du bien. Je respire plus facilement, mais je dors
mal. Il est vrai que je suis tout à fait au bord de la mer, et, pour
peu qu'il fasse du vent, c'est un vacarme horrible. Le temps se passe
ici, comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en
attendant qu'on fasse quelque chose. Je travaille un peu; je dessine
de ma fenêtre et je me promène beaucoup. Il y a très-peu de monde à la
villa Eugénie, et des gens de connaissance avec lesquels je me plais
assez. Je trouve que le temps passe sans trop de peine, bien que les
journées aient ici vingt-quatre heures comme à Paris.
. . . . . . . . . . . .
Nous avons fait hier une promenade charmante le long des Pyrénées,
assez près des montagnes pour les bien voir dans toute leur beauté, et
pas assez près pour en avoir les inconvénients, de monter et descendre
sans cesse. Nous nous sommes perdus et nous n'avons trouvé que des gens
ignorant notre belle langue française. C'est ce qui arrive ici dès
qu'on sort de la banlieue de Bayonne.
Le prince impérial donnait hier à dîner à toute une bande d'enfants.
L'empereur leur a composé lui-même du vin de Champagne avec de l'eau
de Seltz: mais l'effet a été le même que s'ils eussent bu du vin
véritable. Ils étaient tous gris un quart d'heure après, et j'ai encore
les oreilles malades du bruit qu'ils ont fait. Adieu, chère amie; je me
suis engagé témérairement à traduire à Sa Majesté un mémoire espagnol
sur l'emplacement de Munda, et je viens de m'apercevoir que c'est d'une
lecture terriblement difficile.
Vous pouvez m'écrire ici jusqu'au 23 ou 24; après cela, ce sera chez M.
Fould, Ã Tarbes.
Adieu.