CCXLIX

Paris, 31 août 1861.

Chère amie, j'ai reçu votre lettre, qui me paraît annoncer que vous

êtes plus heureuse que vous n'avez été de longtemps; je m'en réjouis.

Il y a chez moi peu de disposition à aimer les enfants; cependant, je

croirais qu'on s'attache à une petite fille comme à un jeune chat,

animal avec lequel vos pareilles ont beaucoup de ressemblance. Je

suis toujours assez souffreteux, réveillé tous les matins par des

étouffements, mais cela passe assez vite. Il y a ici solitude complète.

Hier, je suis entré au Cercle impérial par hasard, et je n'y ai trouvé

que trois personnes qui dormaient. Il fait un temps chaud et lourd

insupportable; par contre, on m'écrit d'Écosse qu'il pleut à verse

depuis quarante jours, que les pommes de terre sont mortes et l'avoine

fricassée. Je profite de ma solitude pour travailler à quelque chose

que j'ai promis à mon maître, et que je voudrais lui porter à Biarritz,

mais je n'avance guère. J'ai toutes les peines du monde à faire quelque

chose à présent, et la moindre excitation me coûte horriblement.

J'espère pourtant avoir fini avant la fin de la semaine prochaine. . .

. . .

. . . . . . . . . . . .

J'ai à votre intention un exemplaire de _Stenka Razin._ Faites-moi

penser à vous le donner quand je vous verrai, comme aussi à vous

montrer le portrait d'un gorille que j'ai dessiné à Londres, et

avec lequel j'ai vécu en grande intimité; il est vrai qu'il était

empaillé. Je ne lis guère que de l'histoire romaine; cependant, j'ai

lu avec grand plaisir le dix-neuvième volume de M. Thiers. Il m'a

semblé plus négligemment écrit que les précédents, mais plein de

choses curieuses. Malgré tout son désir de dire du mal de son héros,

il est continuellement emporté par son amour involontaire. Il me dit

quii donnera le vingtième volume au mois de décembre, et qu'alors il

fera quelque grand voyage autour du monde, ou en Italie. Il y a des

histoires de Montrond qui m'ont fort amusé; seulement, j'ai regretté

de ne pas les lui avoir fait raconter quand il était de ce monde.

Il me semble que M. Thiers le peint assez bien, comme un aventurier

amoureux de son métier, et honnête envers ses commettants pendant tout

le temps qu'il est employé, à peu près comme le Dalgetty de la légende

de Montrose. Nos artistes, à ce que je vois, prennent assez bien le

petit règlement que nous avons ébauché pour l'Exposition de Londres;

mais, quand ils verront la place qu'on leur donne, je ne sais s'ils ne

nous jetteront pas des pommes cuites. Je suis parvenu à soutirer de M.

Duchâtel la promesse de nous prêter _la Source_ de M. Ingres. . . . . .

. . . . . .

Adieu, chère amie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 93 / 183 题