Paris, 21 août 1861.
Chère amie, je suis arrivé enfin, pas en trop bon état de conservation.
Je ne sais si c'est pour avoir trop mangé de soupe à la tortue ou
pour avoir trop couru au soleil, mais je suis repris de ces douleurs
d'estomac qui m'avaient pendant assez longtemps laissé tranquille. Cela
me prend le matin vers cinq heures et me dure une heure et demie. Je
pense que, lorsqu'on est pendu, on souffre quelque chose de semblable.
Cela ne me donne pas trop de goût pour la suspension! J'ai trouvé ici
plus de besogne que je n'en voudrais. Notre commission impériale de
l'Exposition universelle est en travail d'enfantement; nous faisons
tous de la prose pour persuader aux gens qui ont des tableaux de nous
les prêter pour les envoyer à Londres. Outre que la proposition est
passablement indiscrète, il se trouve que la plupart des amateurs qui
ont des collections sont des carlistes ou des orléanistes, qui croient
faire Åuvre pie en nous refusant. Je crains que nous ne fassions pas
trop belle figure à Londres l'année prochaine, d'autant plus que
nous n'exposons que les ouvrages exécutés depuis dix ans, tandis que
les Anglais exposent les produits de leur école depuis 1762. Comment
avez-vous trouvé les chaleurs tropicales? Je m'en console en voyant,
par des lettres que je reçois, qu'à Madrid on a eu 44 degrés, la
température de la saison chaude au Sénégal. Il n'y a plus personne
à Paris, ce dont je me trouve assez bien. J'ai passé six semaines Ã
dîner en ville, et je trouve assez doux maintenant de ne pas être
obligé de mettre une cravate blanche pour dîner. Je suis cependant allé
passer huit jours dans le comté de Suffolk, dans un très-beau château
et dans une assez grande solitude. C'est un pays plat, mais couvert
d'arbres énormes, avec beaucoup d'eau; la navigation y est admirable.
Cela se trouve tout près des _fens_, d'où est sorti Cromwell. Il y a
énormément de gibier, et il est impossible de faire un pas sans risquer
d'écraser des faisans ou des perdrix. Je n'ai pas de projets pour cet
automne, sinon que, si madame de Montijo va à Biarritz, j'irai l'y
voir et passer quelques jours avec elle. Elle ne se console pas et je
la trouve plus triste que l'année passée, lorsque sa fille est morte.
Il me semble que vous prenez grand goût à cette ribambelle d'enfants.
Je ne comprends pas trop cela. Je suppose que vous vous laissez mettre
tout cela sur le dos, par suite de l'habitude que vous avez de vous
soumettre à l'oppression, du moment que ce n'est pas de mon côté
qu'elle vient. Adieu, chère amie. . . .