CCXLVIII

Paris, 21 août 1861.

Chère amie, je suis arrivé enfin, pas en trop bon état de conservation.

Je ne sais si c'est pour avoir trop mangé de soupe à la tortue ou

pour avoir trop couru au soleil, mais je suis repris de ces douleurs

d'estomac qui m'avaient pendant assez longtemps laissé tranquille. Cela

me prend le matin vers cinq heures et me dure une heure et demie. Je

pense que, lorsqu'on est pendu, on souffre quelque chose de semblable.

Cela ne me donne pas trop de goût pour la suspension! J'ai trouvé ici

plus de besogne que je n'en voudrais. Notre commission impériale de

l'Exposition universelle est en travail d'enfantement; nous faisons

tous de la prose pour persuader aux gens qui ont des tableaux de nous

les prêter pour les envoyer à Londres. Outre que la proposition est

passablement indiscrète, il se trouve que la plupart des amateurs qui

ont des collections sont des carlistes ou des orléanistes, qui croient

faire œuvre pie en nous refusant. Je crains que nous ne fassions pas

trop belle figure à Londres l'année prochaine, d'autant plus que

nous n'exposons que les ouvrages exécutés depuis dix ans, tandis que

les Anglais exposent les produits de leur école depuis 1762. Comment

avez-vous trouvé les chaleurs tropicales? Je m'en console en voyant,

par des lettres que je reçois, qu'à Madrid on a eu 44 degrés, la

température de la saison chaude au Sénégal. Il n'y a plus personne

à Paris, ce dont je me trouve assez bien. J'ai passé six semaines Ã

dîner en ville, et je trouve assez doux maintenant de ne pas être

obligé de mettre une cravate blanche pour dîner. Je suis cependant allé

passer huit jours dans le comté de Suffolk, dans un très-beau château

et dans une assez grande solitude. C'est un pays plat, mais couvert

d'arbres énormes, avec beaucoup d'eau; la navigation y est admirable.

Cela se trouve tout près des _fens_, d'où est sorti Cromwell. Il y a

énormément de gibier, et il est impossible de faire un pas sans risquer

d'écraser des faisans ou des perdrix. Je n'ai pas de projets pour cet

automne, sinon que, si madame de Montijo va à Biarritz, j'irai l'y

voir et passer quelques jours avec elle. Elle ne se console pas et je

la trouve plus triste que l'année passée, lorsque sa fille est morte.

Il me semble que vous prenez grand goût à cette ribambelle d'enfants.

Je ne comprends pas trop cela. Je suppose que vous vous laissez mettre

tout cela sur le dos, par suite de l'habitude que vous avez de vous

soumettre à l'oppression, du moment que ce n'est pas de mon côté

qu'elle vient. Adieu, chère amie. . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 92 / 183 题