25 juillet 1861. Londres, _British Museum._

. . . . . . . . . . . . .

Je passe mon temps ici d'une façon assez monotone, bien que je dîne

tous les jours dans une maison nouvelle et que je voie des gens et

des choses que je n'avais pas encore vues. Hier, j'ai fait un dîner Ã

Greenwich, avec de grand personnages qui cherchaient à se faire vifs,

non point comme les Allemands en se jetant par la fenêtre, mais en

faisant beaucoup de bruit. Le dîner était abominablement long, mais

le _white bait_ excellent. Nous avons déballé ici vingt-deux caisses

d'antiquités arrivant de Cyrène. Il y a deux statues et plusieurs

bustes très-remarquables, d'un bon temps et bien grec; un Bacchus

surtout ravissant, quoiqu'un peu mignard; la tête est dans un état

de conservation extraordinaire.--M. de Vidil est bien et dûment

_committed_ et sera jugé aux assises prochaines. On ne veut pas

l'admettre à donner caution. Il paraît, d'ailleurs, que le pis qui

puisse lui arriver, c'est d'être condamné à deux ans de prison; car la

loi anglaise ne reconnaît pas de meurtre là où il n'y a pas eu mort

d'homme, et, comme me disait lord Lyndhurst, il faut être extrêmement

maladroit en Angleterre pour être pendu. Je suis allé l'autre soir à la

Chambre des communes et j'ai entendu le débat sur la Sardaigne. Il est

impossible d'être plus verbeux, plus gobe-mouche et plus blagueur que

la plupart des orateurs, et notamment lord John Russell, aujourd'hui

lord Russell tout court. M. Gladstone m'a plu. Je pense être de retour

à Paris vers le 8 ou 10 août. J'espère vous retrouver tranquillement

dans quelque solitude. Je crois que je me porte mieux ici qu'à Paris;

cependant, il fait un temps abominable.--J'ai interrompu ma lettre pour

aller voir la Banque. On m'a mis dans la main quatre petits paquets qui

faisaient quatre millions de livres sterling, mais on ne m'a pas permis

de les emporter; cela aurait fait deux volumes reliés. On m'a montré

une machine très-jolie, qui compte et pèse trois mille souverains

par jour. La machine hésite un instant, et, après une très-courte

délibération, jette à droite le bon souverain et le mauvais à gauche.

Il y en a une autre qui semble un petit magot. On lui présente un

billet de banque, il se baisse et lui donne comme deux petits baisers,

qui lui laissent des marques que les faussaires n'ont pu imiter encore.

Enfin, on m'a mené dans les caves, où j'ai cru être dans une de ces

grottes des _Mille et une Nuits._ Tout était plein de sacs d'or et de

lingots étincelants à la lueur du gaz. Adieu, chère amie. . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 91 / 183 题