Château de Fontainebleau, lundi 24 juin 1861.
Chère amie, je n'ai pas bougé d'ici et j'y suis jusqu'à la fin du mois,
grâce à César, sans doute. Je vous ai dit que j'avais attrapé un coup
de soleil et que j'avais été vingt-quatre heures en très-mauvais état.
Je suis tout à fait remis à présent; mais je souffre d'un lumbago que
j'ai gagné à ramer sur le lac. . . . . . . . . . . . . . . . .
J'attends de vos nouvelles impatiemment; mais je crains que ce ne
soit un peu de ma faute. Je vous avais promis que je vous écrirais
si je quittais Fontainebleau. Que voulez-vous! on ne fait rien ici,
et cependant on n'est jamais libre. Tantôt on m'appelle pour courir
les bois, tantôt pour faire une version. Le temps se passe surtout Ã
attendre; c'est la grande philosophie du pays que de savoir attendre,
et j'ai de la peine à faire mon éducation sous ce rapport. Notre grande
attente en ce moment est celle des ambassadeurs siamois, qui viennent
jeudi. On dit qu'ils se présenteront à quatre pattes, selon l'usage de
leur pays, rampant sur les genoux et les coudes. Quelques-uns ajoutent
qu'ils lèchent le parquet, saupoudré de sucre candi à cet effet. Nos
dames s'imaginent qu'ils leur portent des choses merveilleuses. Je
crois qu'ils n'apportent rien du tout et qu'ils espèrent emporter
beaucoup de belles choses.
Je suis allé à Alise mercredi dernier avec l'empereur, qui est devenu
un archéologue accompli. Il a passé trois heures et demie sur la
montagne, par le plus terrible soleil du monde, Ã examiner les vestiges
du siège de César et à lire les _Commentaires._ Nous y avons tous perdu
la peau de nos oreilles, et nous sommes revenus couleur de ramoneurs.
Nous passons nos soirées sur le lac ou sous les arbres à regarder la
lune et à espérer de la pluie. Je suppose que vous avez à N... un temps
pareil. Adieu, chère amie; portez-vous bien; ne vous exposez pas au
soleil, et donnez-moi de vos nouvelles. . . .
. . . . . . . . . . . .