Château de Fontainebleau, jeudi 13 juin 1861.
Chère amie, je suis ici depuis deux jours, me reposant, avec grand
bonheur, parmi les arbres, de mes tribulations de la semaine passée[1].
Je suppose que vous aurez lu la chose dans _le Moniteur._ Je n'ai
jamais vu gens si enragés ni si hors de sens que tous les magistrats.
Pour ma consolation, je me dis que, si, dans vingt ans d'ici, quelque
antiquaire fourre son nez dans _le Moniteur_ de cette semaine, il
dira qu'il s'est trouvé, en 1861, un philosophe plein de modération
et de calme dans une assemblée de _jeunes_ fous. Ce philosophe,
c'est moi-même, sans nulle vanité. Dans ce pays-ci, où l'on prend
les magistrats parmi les gens trop bêtes pour gagner leur vie à être
avocat, on les paye fort mal, et, pour en trouver, on leur permet
d'être insolents et hargneux. Enfin, heureusement, tout est fini.
J'ai fait tout ce que je devais faire, et je recommencerais la séance
à propos de la pétition de madame Libri, si la chose était possible.
Ici, on m'a reçu fort bien sans me railler de ma défaite. J'ai dit
très-nettement ce que je pensais de l'affaire, et il ne m'a pas paru
que l'on trouvât que j'avais tort. Après toute l'excitation de ces
jours passés, je me sens comme débarrassé d'un poids énorme. Il fait
un temps magnifique et l'air des bois est délicieux. Il y a peu de
monde. Les maîtres de la maison sont, comme à l'ordinaire, extrêmement
bons et aimables. Nous avons la princesse de Metternich, qui est
fort vive, à la manière allemande, c'est-à -dire qui se fait un petit
genre d'originalité composé de deux parties de lorette et d'une de
grande dame. Je soupçonne qu'il n'y a pas trop d'esprit au fond pour
soutenir le rôle qu'elle a adopté. J'ai, de plus, à travailler pour le
bourgeois, qui me plaît chaque jour davantage. Aujourd'hui, nous irons
courir un cerf. Les soirées sont un peu difficiles à passer, mais elles
ne durent pas trop longtemps. Je pense que je resterai ici une huitaine
de jours encore; cependant, je n'y suis officiellement que jusqu'Ã
dimanche. Si je reste plus longtemps, je vous préviendrai.
Adieu, chère amie; on vient me chercher.
[1] L'affaire Libri et la séance du Sénat.