Château de Fontainebleau, 29 juin 1861.
Chère amie, j'ai reçu le porte-cigares, qui est charmant, même pour
moi, qui viens de voir les présents des ambassadeurs siamois. Nos
lettres se sont croisées. Je mène ici une vie si occupée de rien,
que je n'ai pas le temps d'écrire. Enfin, nous partons tous ce soir,
et je serai à Paris quand vous recevrez cette lettre. Nous avons eu
mardi une assez bonne cérémonie, très-semblable à celle du _Bourgeois
gentilhomme._ C'était le plus drôle de spectacle du monde que cette
vingtaine d'hommes noirs très-semblables à des singes, habillés de
brocart d'or et ayant des bas blancs et des souliers vernis, le sabre
au côté, tous à plat ventre et rampant sur les genoux et les coudes
le long de la galerie de Henri II, ayant tous le nez à la hauteur du
... dos de celui qui le précédait. Si vous avez vu sur le pont Neuf
l'enseigne: _Au bonjour des chiens_, vous vous ferez une idée de la
scène. Le premier ambassadeur avait la plus forte besogne. Il avait
un chapeau de feutre brodé d'or qui dansait sur sa tête à chaque
mouvement, et, de plus, il tenait entre ses mains un bol d'or en
filigrane, contenant deux boîtes, qui contenaient chacune une lettre
de Leurs Majestés Siamoises. Les lettres étaient dans des bourses
de soie mêlée d'or, et tout cela très-coquet. Après avoir remis les
lettres, lorsqu'il a fallu revenir en arrière, la confusion s'est
mise dans l'ambassade. C'étaient des coups de derrière contre des
figures, des bouts de sabre qui entraient dans les yeux du second
rang, qui éborgnait le troisième. L'aspect était celui d'une troupe
de hannetons sur un tapis. Le ministre des affaires étrangères avait
imaginé cette belle cérémonie, et avait exigé que les ambassadeurs
rampassent. On croit les Asiatiques plus naïfs qu'ils ne sont, et je
suis sûr que ceux-ci n'auraient pas trouvé à redire si on leur avait
permis de marcher. Tout l'effet du rampement a été perdu d'ailleurs,
parce qu'à la fin l'empereur a perdu patience, s'est levé, a fait lever
les hannetons et a parlé anglais avec l'un d'eux. L'impératrice a
embrassé un petit singe qu'ils avaient amené et qu'on dit fils d'un des
ambassadeurs; il courait à quatre pattes comme un petit rat et avait
l'air très-intelligent. Le roi temporel de Siam a envoyé son portrait
à l'empereur et celui de sa femme, qui est horriblement laide. Mais
ce qui vous aurait charmée, c'est la variété et la beauté des étoffes
qu'ils apportaient. C'est de l'or et de l'argent tissés si légèrement
que tout est transparent et ressemblant aux nuages légers d'un beau
coucher de soleil. Ils ont donné à l'empereur un pantalon dont le bas
est brodé avec de petits ornements en émail, or, rouge et vert, et une
veste de brocart d'or souple comme du foulard, dont les dessins, or sur
or, sont merveilleux. Les boutons sont en filigrane d'or avec de petits
diamants et des émeraudes. Ils ont un or rouge et un or blanc qui,
mariés ensemble, sont d'un effet admirable. Bref, je n'ai rien vu de
plus coquet ni de plus splendide à la fois. Ce qu'il y a de singulier
dans le goût de ces sauvages-là , c'est qu'il n'y a rien de criard dans
leurs étoffes, bien qu'ils n'emploient que des soies éclatantes, de
l'or et de l'argent. Tout cela se combine merveilleusement et produit,
en somme, un effet tranquille des plus harmonieux.
Adieu, chère amie; je pense à faire un tour à Londres, où j'ai affaire,
pour l'Exposition universelle. Ce sera vers le 8 ou 10 juillet.
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