CCXL

Paris, 2 avril 1861.

Chère amie, j'arrive de mon excursion de la semaine sainte, bien

fatigué, après une nuit très-blanche et horriblement froide. Je trouve

votre lettre, et je suis bien content d'apprendre que vous êtes de ce

côté de la mer. . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Je suis assez bien depuis une quinzaine de jours. On m'a indiqué un

remède très-agréable contre mes douleurs d'estomac. Cela s'appelle

des perles d'éther. Ce sont de petites pilules de je ne sais quoi,

transparentes, et qui renferment de l'éther liquide. On les avale, et,

une seconde après qu'elles sont dans l'estomac, elles se brisent et

laissent échapper l'éther. Il en résulte une sensation très-drôle et

très-agréable. Je vous les recommande comme calmant, si jamais vous en

avez besoin.

Vous avez dû être tristement frappée de l'aspect d'hiver de la France

centrale, venant d'Afrique comme vous faites. Lorsque je reviens de

Cannes, je suis toujours horrifié à l'aspect des arbres sans feuilles

et de la terre humide et morte. J'attends votre _gebira_ avec grande

dévotion. Si les broderies sont aussi merveilleuses que la bourse Ã

tabac que vous m'avez envoyée, ce doit être quelque chose d'admirable.

J'espère que vous avez rapporté pour vous des costumes et quantité de

jolies choses que vous me montrerez.

Je ne sais si vous avez à *** d'aussi bon catholiques que nous en

avons à Paris. Le fait est que les salons ne sont plus tenables.

Non-seulement les anciens dévots sont devenus aigres comme verjus,

mais tous les ex-voltairiens de l'opposition politique se sont

faits papistes. Ce qui me console, c'est que quelques-uns d'entre

eux se croient obligés d'aller à la messe, ce qui doit les ennuyer

passablement. Mon ancien professeur M. Cousin, qui n'appelait jamais

autrefois le pape que l'évêque de Rome, est converti à présent et ne

manque pas une messe. On dit même que M. Thiers se fait dévot, mais

j'ai peine à le croire, parce que j'ai toujours eu du faible pour lui.

Je conçois que vous ne puissiez pas à présent me dire, même à peu près,

quand vous reviendrez à Paris, mais prévenez-moi dès que vous en saurez

quelque chose. Je suis ici pour tout le temps de la session à poste

fixe. . . .

Dites-moi, chère amie, comment vous vous trouvez de toutes vos fatigues

et de vos tribulations par terre et par mer. Adieu; portez-vous bien,

et donnez-moi promptement et souvent de vos nouvelles. . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 82 / 183 题