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Paris, 21 mars.

Chère amie, je vous remercie de votre lettre. Je suis, depuis mon

retour à Paris, dans un abrutissement complet. D'abord, notre

représentation au Sénat, où, comme M. Jourdain, je puis dire que

jamais je n'ai été si saoul de sottises. Tout le monde avait un

discours rentré qu'il fallait faire sortir. La contagion de l'exemple

est si forte, que j'ai délivré mon _speech_, comme une personne

naturelle, sans aucune préparation, comme M. Robert Houdin. J'avais

une peur atroce; mais je l'ai très-bien surmontée, en me disant que

j'étais en présence de deux cents imbéciles et qu'il n'y avait pas

de quoi s'émouvoir. Le bon a été que M. Walewski, à qui je voulais

faire donner un beau budget, s'est offensé du bien que je disais

de son prédécesseur, et a bravement déclaré qu'il votait contre ma

proposition. M. Troplong, près duquel je suis placé, en ma qualité de

secrétaire, m'a fait tout bas son compliment de condoléance: à quoi

j'ai répondu qu'on ne pouvait pas faire boire un ministre qui n'avait

pas soif. On a rapporté cela tout chaud à M. Walewski, qui l'a pris

pour une épigramme, et, depuis lors, me fait grise mine; mais cela ne

m'empêche pas de mener mon fiacre.

Le second ennui de ce temps-ci, c'est le dîner en ville, officiel ou

autre, composé du même turbot, du même filet, du même homard, etc., et

des mêmes personnes aussi ennuyeuses que la dernière fois.

Mais le plus ennuyeux de tout, c'est le catholicisme. Vous ne vous

figurez pas le point d'exaspération où les catholiques en sont venus.

Pour un rien, on vous saute aux yeux, par exemple si l'on ne montre

pas tout le blanc de ses yeux en entendant parler du saint martyr, et

si l'on demande surtout très-innocemment, comme j'ai fait, qui a été

martyrisé.

Je me suis fait encore une mauvaise affaire en m'étonnant que la reine

de Naples ait fait faire sa photographie avec des bottes. C'est une

exagération de mots et une bêtise qui passent tout ce que vous pouvez

imaginer.

L'autre soir, une dame me demande si j'avais vu l'impératrice

d'Autriche. Je dis que je la trouvais très-jolie. «Ah! elle est

idéale!--Non, c'est une figure chiffonnée, plus agréable que si elle

était régulière, peut-être.--Ah! monsieur, c'est la beauté même!

Les larmes vous viennent aux yeux d'admiration!» Voilà la société

d'aujourd'hui. Aussi je la fuis comme la peste. Qu'est devenue la

société française d'autrefois!

Un dernier ennui, mais colossal, a été _Tannhäuser._ Les uns disent que

la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité

de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer

d'admirer Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que

je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de

mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La représentation était

très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement

terrible pour faire semblant de comprendre, et pour faire commencer

des applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait;

mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette

énigme sans mot. On disait, sous la loge de madame de Metternich, que

les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore

qu'on s'ennuie aux récitatifs, et qu'on se _tanne aux airs._ Tâchez

de comprendre. Je m'imagine que votre musique arabe est une bonne

préparation pour cet infernal vacarme. Le fiasco est énorme! Auber dit

que c'est du Berlioz sans mélodie.

Nous avons ici un temps affreux: vent, pluie, neige et grêle, varié par

des coups de soleil qui ne durent pas dix minutes. Il paraît que la mer

est toujours en furie, et je suis content que vous ne reveniez pas tout

de suite.

Vous ai-je dit que j'avais fait connaissance de M. Blanchard, qui

va s'établir rue de Grenelle? Il m'a montré de jolies aquarelles,

des scènes de Russie et d'Asie, qui me paraissent avoir beaucoup de

caractère et qui sont faites avec talent et verve.

Je voudrais vous donner des nouvelles; mais je ne vois rien qui mérite

d'aller outre-mer. Je suis persuadé que le pape s'en ira avant deux

mois, ou que nous le planterons là, ou qu'il s'arrangera avec les

Piémontais; mais les choses ne peuvent durer en l'état. Les dévots

crient horriblement; mais le peuple et les bourgeois gaulois sont

anti-papistes. J'espère et je crois que Isidore partage ces derniers

sentiments.

Je vais probablement faire une course de quelques jours dans le Midi,

avec mon ex-ministre, pour passer cet ennuyeux temps de Pâques. Vous ne

me dites rien de votre santé, de votre teint. Votre santé paraît bonne;

je crains que, pour le reste, il n'y ait de la brunissure.

Adieu, chère amie. Je vous remercie bien de la _gebira._ Revenez bien

portante; grasse ou maigre, je vous promets de vous reconnaître.

Je vous embrasse bien tendrement.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 81 / 183 题