CCXXXVIII

Cannes, 16 février 1861.

Chère amie, je vous écris fort triste, au milieu de tous les apprêts

de départ. Je me mets en route demain matin et je pense être à Paris

après-demain soir, si je puis gagner Toulon à temps pour le chemin

de fer. J'avais espéré prolonger mon séjour ici jusqu'à la fin de

l'adresse; mais, d'une part, on m'a conféré une dignité dont je me

serais bien passé et qui m'oblige à avoir de l'exactitude. D'un autre

côté, on m'écrit que notre sénat est papiste et légitimiste et que ma

voix ne sera pas de trop pour le scrutin. J'ai horreur de tout cela et

il faut s'y opposer tant qu'on peut, si toutefois la chose est possible.

J'ai eu beaucoup de visites ces jours derniers, et c'est ce qui m'a

empêché de vous écrire. J'ai eu des amis de Paris et M. Ellice, qui

est venu passer quelques jours avec moi. Il a fallu faire le cicérone,

montrer tous les environs et tenir cour plénière. Aussi ne rapporté-je

presque pas de dessins, contre mon habitude. Votre absence de Paris

a été cause de deux malheurs. Le premier, que j'ai oublié net pour

les étrennes les livres des filles de madame de Lagrené. Le second,

que j'ai oublié pareillement la Sainte-Eulalie. Il n'y a rien dans ce

pays qui puisse être envoyé à Paris, sinon des fleurs, et Dieu sait

dans quel état elles seraient arrivées. Donnez-moi quelque conseil

là-dessus, je suis aussi embarrassé qu'à l'ordinaire, et, cette fois,

je n'ai pas la ressource de vous transmettre mon embarras.

Je vous remercie de toute la peine que vous prenez pour la _gebira._

Je la voudrais un peu grande, parce que je compte la porter dans mes

voyages comme sac de nuit.

La pauvre duchesse de Malakof est une excellente personne, pas bien

forte, surtout en français. Elle me paraît entièrement dominée par son

affreux monstre de mari, qui est grossier d'habitude et peut-être de

calcul. On dit, au reste, qu'elle s'en accommode très-bien. Si vous

la voyez, parlez-lui de moi et de nos représentations théâtrales en

Espagne. On me disait que son frère, qui est un très-aimable garçon,

très-joli et poète par-dessus le marché, devait aller passer quelque

temps avec elle à Alger. Adieu, chère amie; portez-vous bien et ayez

soin de vous!

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 80 / 183 题