CCXXXVII

Nice, 20 janvier 1861.

Je suis ici en visite chez mon ami M. Ellice, qui est cruellement

traité par la goutte, et je suis venu lui tenir compagnie. J'ai éprouvé

un sentiment de satisfaction involontaire en passant le pont du Var

sans douaniers, gendarmes ni exhibition de passe-ports. C'est une

très-belle annexion, et l'on se sent grandi de quelques millimètres.

Vous me rendez fort perplexe avec les belles choses que vous me

décrivez. Il est évident qu'il faut que je m'en rapporte à vous et Ã

votre discrétion pour les acquisitions à faire; mais je vous prierai de

considérer que, comme il s'agit de choses à mon usage personnel et non

de cadeaux à faire par votre entremise, je serai encore plus difficile

qu'à mon ordinaire. Aussi je vous engage à procéder avec beaucoup de

circonspection. Primo, je vous autorise à acheter une _gebira_ au prix

que vous voudrez, pourvu qu'il y ait de l'or non pas à l'extérieur,

mais à l'intérieur, comme je l'ai vu dans quelques-unes.--Si vous

trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas

l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la

plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et Ã

la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez.

Je n'ai pas envie de mettre des robes de soie quand il y a deux pieds

de glace dans la Seine. Ce qu'on m'écrit de Paris fait dresser les

cheveux sur la tête: 10 degrés de froid le jour, et 12 ou 14 la nuit.

Cependant, mon président me convoque pour après-demain. Vous ne vous

effrayerez pas si vous lisez dans les journaux que je suis malade. Je

n'ai dit, au reste, que la vérité, car j'ai été bien mal les jours

passés.--Je suis sûr que, si je retournais à Paris en cette saison,

je serais fricassé en quelques jours. Je pense cependant à y revenir

pour le milieu de février. Outre l'alacrité ordinaire que j'ai pour les

exercices du Luxembourg, j'ai un _speech_ à faire. Une pétition est

présentée pour la révision du procès de M. Libri, et vous sentez que

je ne puis me dispenser de dire un peu ma _râtelée_ sur ce sujet qui

m'est tout personnel. J'ai eu à Cannes, et je peux dire j'ai encore,

la visite de M. Fould, car je vais le retrouver après-demain. Il m'a

conté beaucoup de choses curieuses des hommes et des femmes qui se sont

mêlés de son affaire. Je l'ai trouvé beaucoup plus philosophe que je

ne m'y attendais. Cependant, je doute qu'il ait le courage de bouder

longtemps contre son goût. Il paraît que, lorsqu'on a eu quelque temps

un portefeuille rouge sous le bras, on se trouve tout chose quand on

l'a perdu, comme un Anglais sans parapluie. Adieu; je quitterai Cannes

probablement le 8 février. Donnez-moi de vos nouvelles et parlez-moi un

peu de vos projets de retour, si vous en formez. Nous avons très-beau

temps, mais pas trop chaud. Il paraît que vous avez le beau et le

chaud, dont je vous félicite. Adieu, chère amie. . . . . .

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 79 / 183 题