Nice, 20 janvier 1861.
Je suis ici en visite chez mon ami M. Ellice, qui est cruellement
traité par la goutte, et je suis venu lui tenir compagnie. J'ai éprouvé
un sentiment de satisfaction involontaire en passant le pont du Var
sans douaniers, gendarmes ni exhibition de passe-ports. C'est une
très-belle annexion, et l'on se sent grandi de quelques millimètres.
Vous me rendez fort perplexe avec les belles choses que vous me
décrivez. Il est évident qu'il faut que je m'en rapporte à vous et Ã
votre discrétion pour les acquisitions à faire; mais je vous prierai de
considérer que, comme il s'agit de choses à mon usage personnel et non
de cadeaux à faire par votre entremise, je serai encore plus difficile
qu'à mon ordinaire. Aussi je vous engage à procéder avec beaucoup de
circonspection. Primo, je vous autorise à acheter une _gebira_ au prix
que vous voudrez, pourvu qu'il y ait de l'or non pas à l'extérieur,
mais à l'intérieur, comme je l'ai vu dans quelques-unes.--Si vous
trouvez quelque jolie étoffe de soie qui se lave et qui n'ait pas
l'air d'une robe de femme, faites-m'en faire une robe de chambre, la
plus longue qu'il soit possible, boutonnant sur le côté gauche, et Ã
la mode orientale. Tout cela, apportez-le-moi quand vous reviendrez.
Je n'ai pas envie de mettre des robes de soie quand il y a deux pieds
de glace dans la Seine. Ce qu'on m'écrit de Paris fait dresser les
cheveux sur la tête: 10 degrés de froid le jour, et 12 ou 14 la nuit.
Cependant, mon président me convoque pour après-demain. Vous ne vous
effrayerez pas si vous lisez dans les journaux que je suis malade. Je
n'ai dit, au reste, que la vérité, car j'ai été bien mal les jours
passés.--Je suis sûr que, si je retournais à Paris en cette saison,
je serais fricassé en quelques jours. Je pense cependant à y revenir
pour le milieu de février. Outre l'alacrité ordinaire que j'ai pour les
exercices du Luxembourg, j'ai un _speech_ à faire. Une pétition est
présentée pour la révision du procès de M. Libri, et vous sentez que
je ne puis me dispenser de dire un peu ma _râtelée_ sur ce sujet qui
m'est tout personnel. J'ai eu à Cannes, et je peux dire j'ai encore,
la visite de M. Fould, car je vais le retrouver après-demain. Il m'a
conté beaucoup de choses curieuses des hommes et des femmes qui se sont
mêlés de son affaire. Je l'ai trouvé beaucoup plus philosophe que je
ne m'y attendais. Cependant, je doute qu'il ait le courage de bouder
longtemps contre son goût. Il paraît que, lorsqu'on a eu quelque temps
un portefeuille rouge sous le bras, on se trouve tout chose quand on
l'a perdu, comme un Anglais sans parapluie. Adieu; je quitterai Cannes
probablement le 8 février. Donnez-moi de vos nouvelles et parlez-moi un
peu de vos projets de retour, si vous en formez. Nous avons très-beau
temps, mais pas trop chaud. Il paraît que vous avez le beau et le
chaud, dont je vous félicite. Adieu, chère amie. . . . . .