Cannes, 28 décembre 1860.
Chère amie, je vous souhaite une bonne fin d'année et un meilleur
commencement pour l'autre. Je vous remercie beaucoup pour la jolie
bourse que vous m'avez envoyée. Bourse ai-je dit? je ne sais pas trop
ce que c'est, ni ce qu'on peut mettre dedans; mais cela est très-joli,
et la broderie en or, de couleurs différentes, est d'un goût exquis. Il
n'y a que les barbares pour faire ces choses-là . Nos ouvriers ont trop
d'art acquis et pas assez de sentiment pour faire rien de semblable.
Je vous remercie des dattes et des bananes; si j'étais à Paris, je
ne dis pas, mais ici vous ne vous figurez pas avec quelle négligence
les transports se font. J'ai attendu huit jours un pantalon, sauf le
respect que je vous dois, qui de Marseille est allé a Nice, et Dieu
sait où, avant de me parvenir. Des objets à manger seraient encore plus
exposés. Lorsque vous reviendrez, vous m'apporterez cela et nous le
mangerons ensemble, et cela sera bien meilleur. Vous ne m'avez pas dit
si vous aviez vu à Alger M. Feydeau. Je l'ai rencontré dans le chemin
de fer venant d'Afrique, où il m'a dit qu'il était allé faire un roman.
Vous m'aviez promis, bien que je n'en fasse plus, de recueillir pour
moi des histoires et de vous informer de beaucoup de choses.
Vous vous êtes bornée à me donner des renseignements superficiels,
sans même me dire ce que vous en pensiez. Y a-t-il à Alger des espèces
de sacoches (elles viennent de Constantine, je crois) qui ressemblent
à nos sabretaches et qui sont merveilleusement brodées? Combien cela
coûte-t-il, à peu près? Je dis tout ce qu'il y a de plus beau. Nous
sommes pleins d'Anglais et de Russes ici, les uns et les autres dans
les qualités inférieures. Mon ami M. Ellice est à Nice, d'où il me
fait des visites de temps en temps. Il se plaint de n'avoir pas de
gens intellectuels avec qui causer. Vous avez eu, Ã ce que je vois,
la visite de M. Cobden; c'est un homme d'esprit très-intéressant, le
contraire d'un Anglais, en ce sens qu'on ne lui entend jamais dire de
lieux communs et qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. Il paraît qu'Ã
Paris on ne s'occupe guère que de M. Poinsot. On dit qu'il s'est attiré
son sort. Je voudrais vous donner des nouvelles politiques, mais mes
correspondants ne me disent rien, sinon qu'on ne fait rien. C'est le
propre de notre temps de commencer avec fracas et de s'amuser en route.
Adieu; portez-vous bien, jouissez de votre soleil. . . . . . . . .
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