Cannes, 13 décembre 1860.
Vous écrivez avec une concision toute lacédémonienne, et, de plus,
vous avez un papier qui sans doute ne se fabrique qu'exprès pour vous.
Pourtant, vous avez beaucoup de choses intéressantes à me conter. Vous
vivez parmi les barbares, où il y a toujours à observer, et vous pouvez
voir mieux que personne, Ã cause de la crinoline que vous portez, et
qui est un passe-port très-utile. Malgré cela, vous ne m'avez appris
qu'une particularité, que je soupçonnais déjà , et encore, vous ne
m'avez pas dit ce que vous en pensiez, et si vous trouviez que cela
fût digne d'être imité. Vous avez dû voir dans les bazars une grande
quantité de brimborions, et vous auriez pu les examiner et me rendre
compte de ce qui aurait dû me convenir. Enfin, vous ne vous acquittez
pas du tout de votre rôle de voyageuse. Pour moi, je vis dans mon
trou et je n'ai rien à vous mander, si ce n'est que nous avons eu un
temps de chien au commencement de ce mois. La Siagne, qui est un petit
ruisseau entre la montagne de l'Estérel et Cannes, a débordé et couvert
la plaine, ce qui lui donne un aspect des plus curieux et des plus
pittoresques. La mer, de son côté, poussée par un vent du sud, venait
battre en bas de mon balcon, et ma maison a été changée en île pendant
une nuit. Tous ces désastres ont été effacés par un jour de soleil.
J'ai chaud et je me porte assez bien, mais je dors mal et j'ai tout Ã
fait perdu l'habitude de manger; pourtant, je fais plus d'exercice qu'Ã
Paris.
Le remue-ménage politique du commencement de ce mois m'a un peu
agité, quelque désintéressé que je sois dans la question. Vous savez
combien j'étais lié avec la principale victime[1]. Je ne sais rien
encore de positif au sujet des motifs de sa disgrâce. Il est évident
seulement qu'il y a une belle dame dans l'affaire, laquelle tenait
beaucoup, je crois, Ã occuper son appartement, et qui y travaillait
depuis longtemps déjà . Il a pris la chose moins philosophiquement que
je ne croyais, et que je n'aurais fait à sa place. Mais il y a eu
des procédés qui l'ont blessé, à ce que je crois. Quant aux mesures
libérales, je ne sais trop qu'en penser; il faut voir à l'Åuvre. Je
ne pense pas qu'elles fussent nécessaires; mais, en principe, il vaut
mieux donner que d'accorder ce qu'on demande après avoir laissé le
temps de demander et d'être impatient. D'un autre côté, il se peut que
l'empereur cherche dans les Chambres un appui pour sortir de la fausse
position où nous sommes en Italie, gardant un pape qui nous excommunie
_in petto_, et près de nous brouiller avec nos amis pour ménager la
vanité d'un bambin[2] qui ne nous a jamais voulu de bien. Il est clair
que, si les Chambres, dans leur adresse, recommandent la doctrine de
non-intervention, ce sera un motif pour retirer de Rome le général de
Goyon, et laisser les Piémontais se débrouiller comme ils l'entendront
et comme ils le pourront. Ici, je dis dans toute la France, les gens
qui mettent des habits noirs et qui se prétendent puissants sont
pour le pape et le roi de Naples, comme s'ils n'avaient pas fait de
révolution en France. Mais leur amour de la papauté et de la légitimité
ne va pas jusqu'à dépenser un écu pour elles. Lorsqu'on sera obligé
de s'expliquer catégoriquement, je ne doute pas que la doctrine de
l'intervention ne soit prônée très-vivement. Maintenant, quel sera
l'effet de la recrudescence d'éloquence que les nouvelles concessions
vont nous attirer? Je ne le devine pas; mais les anciens parlementaires
commencent à dresser les oreilles. M. Thiers va, m'écrit-on, se mettre
sur les rangs pour la députation à Valenciennes, et je pense que cet
exemple sera imité par bien d'autres. Je ne me représente pas trop ce
que deviendront les ministres sans porte-feuille chargés de la partie
de l'éloquence dans le Corps législatif et au Sénat, mais il sera drôle
de voir des orateurs comme MM. Magne et Billault avec les Jules Favre
et _tutti quanti._
Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles un peu plus
longuement. N'oubliez pas les détails de mÅurs algériennes, dont je
suis très-curieux. Dites-moi quel temps vous avez et comment vous vous
en trouvez.
[1] M. Fould.
[2] L'empereur d'Autriche.