CCXXXIV

Marseille, 17 novembre 1860.

Chère amie, j'arrive à Marseille et je vois que dans une heure il part

un vaisseau pour Alger. Je vais lui confier le paquet que je vous

destine. Je n'ai que le temps de vous dire bonjour. Je suis enrhumé

d'une manière horrible. Dans quelques jours, je serai à Cannes. Je vais

faire une visite aux environs. Écrivez-moi à Cannes si vous avez reçu

le petit paquet. Je suis trop pressé pour vous dire des nouvelles.

Le voyage de l'impératrice[1] fait beaucoup jaser, et personne n'y

comprend rien. On est plutôt à la paix. Elle est très-probable, jusqu'Ã

ce qu'on sache quel est le plus fort de Garibaldi ou de Cavour.

Adieu.

[1]En Écosse.

Marseille, 18 novembre 1860.

Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les

bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain,

mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira

par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est

terminée, je reprends mes questions: Êtes-vous allée voir les bains

maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté Ã

croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des

genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette,

je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela

est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se

préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour

nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon

autorisation sur cet article.

Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne

femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il

vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais

plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de

Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter

en Écosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de

la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs

lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut

rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble

que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les

employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition

des œuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui.

Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses

magnifiques, tout à fait selon mon cœur, c'est-à-dire grecques par la

vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je

voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien

d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté.

Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Δἑδὴχε μἐÏ

ᾶ σελἁνοι,

me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et

je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les

petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie.

Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même.

Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez

encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous

des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais

je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là, chère amie, je vous

souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 76 / 183 题