Marseille, 17 novembre 1860.
Chère amie, j'arrive à Marseille et je vois que dans une heure il part
un vaisseau pour Alger. Je vais lui confier le paquet que je vous
destine. Je n'ai que le temps de vous dire bonjour. Je suis enrhumé
d'une manière horrible. Dans quelques jours, je serai à Cannes. Je vais
faire une visite aux environs. Ãcrivez-moi à Cannes si vous avez reçu
le petit paquet. Je suis trop pressé pour vous dire des nouvelles.
Le voyage de l'impératrice[1] fait beaucoup jaser, et personne n'y
comprend rien. On est plutôt à la paix. Elle est très-probable, jusqu'Ã
ce qu'on sache quel est le plus fort de Garibaldi ou de Cavour.
Adieu.
[1]En Ãcosse.
Marseille, 18 novembre 1860.
Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les
bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain,
mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira
par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est
terminée, je reprends mes questions: Ãtes-vous allée voir les bains
maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté Ã
croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des
genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette,
je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela
est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se
préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour
nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon
autorisation sur cet article.
Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne
femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il
vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais
plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de
Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter
en Ãcosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de
la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs
lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut
rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble
que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les
employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition
des Åuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui.
Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses
magnifiques, tout à fait selon mon cÅur, c'est-à -dire grecques par la
vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je
voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien
d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté.
Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Îá¼Î´á½´Ïε μá¼Ï
á¾¶ Ïελá¼Î½Î¿Î¹,
me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et
je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les
petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie.
Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même.
Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez
encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous
des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais
je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là , chère amie, je vous
souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois.