CCXXXIII

1er novembre au soir, 1860.

J'ai reçu votre n° 7, chère amie. Il paraît que le pays et le temps

vous plaisent toujours. Je crains pour vous le moment où la vue d'un

homme en bournous vous semblera chose si ordinaire, que vous n'y ferez

plus attention; c'est le cas, je pense, pour la colonie française dont

vous me parlez et qui doit être aussi amusante que celle de la première

sous-préfecture venue de France. Porte-t-on beaucoup de crinoline

au palais du gouvernement ? s'y ennuie-t-on de la même manière qu'Ã

Paris? Il me semble que je prévois votre réponse. Vous ne m'avez donné

que des croquis des mœurs algériennes, je voudrais des détails, et

très-précis. Je ne conçois pas pourquoi vous n'entreriez pas dans

toutes les explications que je vous demande. Il n'y a rien que vous ne

puissiez me dire, et, d'ailleurs, vous êtes justement renommée pour

l'euphémisme. Vous savez dire les choses académiquement. Je comprendrai

à demi-mot; seulement, je voudrais des détails; autrement, je ne

saurai que ce que tout le monde sait. Je voudrais savoir tout ce que

vous avez appris, et je suis sûr que cela vaut la peine d'être dit. Je

vous félicite de votre courage si vous apprenez réellement l'arabe;

il en faut beaucoup. J'ai mis une fois le nez dans la grammaire de

M. de Sacy, et j'ai reculé épouvanté. Je me rappelle qu'il y a des

lettres lunaires et solaires, et des verbes à je ne sais combien de

conjugaisons. En outre, c'est une langue sourde qu'on peut parler

avec un bâillon. Mon cousin, qui était un des plus savants arabisants

et qui avait passé vingt-cinq ans en Égypte, ou à Djeddah, me disait

qu'il n'ouvrait jamais un livre sans apprendre quelque mot nouveau, et

qu'il y en avait cinq cents pour dire _lion_, par exemple.--Je vous

ai écrit une grande tartine politique il y a huit jours. Il me semble

que tout en est encore au même point. Jusqu'à présent, ce qui paraît

concluant, c'est: 1° que l'entrevue de Varsovie a été un _fiasco_

complet; 2° que l'Autriche se sent hors d'état d'attaquer, bien que son

ennemi lui fasse assurément assez beau jeu. Tout se complique encore

par la situation de l'Orient. Elle est telle, que notre ambassadeur

à Constantinople croit que la vieille machine peut craquer de fond

en comble au premier jour. Le sultan vend ses cachemires. Il ne sait

s'il pourra s'acheter à dîner le mois prochain. Savez-vous quel a été

le premier mot de l'empereur François-Joseph à l'empereur Alexandre:

«Je vous apporte ma tête coupable!» C'est la formule que dit un serf

lorsqu'il s'approche de son maître et qu'il craint d'être battu. Il a

dit cela en bon russe, car il sait toutes les langues. Sa bassesse ne

lui a pas trop réussi: Alexandre a été d'une froideur désespérante, et,

à son exemple, le prince régent de Prusse a pris des airs. Après le

départ de l'empereur Alexandre, l'empereur d'Autriche est resté quatre

heures seul à Varsovie, sans qu'aucun grand seigneur russe ou polonais

soit venu lui faire la cour. Les vieux Russes triomphent de tout cela,

car ils détestent les Autrichiens encore plus que les Anglais ou nous.

Vous apprendrez notre grande victoire sur ces pauvres Chinois. Quelle

drôle de chose que d'aller tuer si loin des gens qui ne nous ont rien

fait! Il est vrai que, les Chinois étant une variété de l'orang-outang,

il n'y a que la loi Grammont qui puisse être invoquée en leur faveur.

Je me prépare à nos conquêtes en Chine, en lisant un nouveau roman que

vient de traduire Stanislas Julien, le Chinois patenté du gouvernement.

C'est l'histoire de deux demoiselles, mademoiselle _Cân_ et

mademoiselle _Ling_, qui ont beaucoup d'esprit, car elles font des vers

et des bouts-rimés à tout propos. Elles trouvent deux étudiants qui,

de leur côté, écrivent avec la même facilité, et c'est un combat de

quatrains à n'en plus finir. Dans tous ces quatrains, il n'est question

que d'hirondelles blanches et de lotus bleus. Il est impossible de

trouver quelque chose de plus baroque et de plus dépourvu de passion.

Évidemment, les gens qui s'amusent à ce genre de littérature sont

d'abominables pédants, qui méritent bien d'être conquis et battus

par nous autres qui procédons de la belle littérature grecque. Nous

avons eu quelques jours d'été, et je crois ce qu'on appelle l'été de

la Saint-Martin, puis voilà le froid venu. Je commence à songer Ã

la Provence, où l'on me promet un hiver des plus beaux, au dire des

astrologues du pays. Je vous avertirai bientôt de mon changement de

résidence. Depuis trois jours, je ne respire plus.--Vous ne m'avez

pas parlé de la cuisine du pays. Que faut-il penser du couscoussou?

Y a-t-il encore dans les bazars des curiosités bien baroques et

sont-elles à des prix honnêtes ? J'ai dîné aujourd'hui chez le prince

Napoléon. La princesse Clotilde a admiré mes boutons de poignet et m'a

demandé l'adresse du joaillier. Je lui ai dit: «Rue d'Alger, n° 10.»

Est-ce bien cela?

Adieu, chère amie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 75 / 183 题