CCXXXII

Paris, 24 octobre 1860.

Chère amie, j'ai reçu votre lettre dur 15. J'ai tardé à vous répondre

parce que j'ai fait une excursion à la campagne, chez mon cousin, où

je me promenais le jour et jouais au trictrac le soir. Enfin, j'ai

été très-paresseux. Je vous remercie des descriptions que vous me

donnez, qui auraient cependant besoin d'un commentaire perpétuel et

d'illustrations, particulièrement en ce qui concerne les danses des

natives; d'après ce que vous me dites, cela doit ressembler un peu aux

danses des gitanas de Grenade. Il est probable que les intentions sont

les mêmes et que les Moresques représentent les mêmes choses. Je ne

doute pas qu'un Arabe du Sahara qui verrait valser à Paris ne conclût,

et avec beaucoup de vraisemblance, que les Françaises jouent aussi la

pantomime. Quand on va au fond des choses, on arrive toujours aux mêmes

idées premières. Vous l'avez vu lorsque vous étudiiez la mythologie

avec moi. Je n'admets pas du tout la timidité de vos explications.

Vous avez assez d'euphémismes à votre disposition pour me tout dire,

et ce que vous en faites n'est que pour qu'on vous prie.--Allons,

exécutez-vous dans votre prochaine lettre. Je vous dirai que je deviens

tous les jours plus souffrant. Je commence à en prendre mon parti, mais

c'est ennuyeux de se sentir vieillir et mourir petit à petit.--Vous

me demandez des explications sur le brouillamini actuel. Vous n'êtes

pas dégoûtée! Malheureusement, personne n'y comprend rien. Lisez _le

Constitutionnel_ d'aujourd'hui. Il y a un article intéressant et

_inspiré_ de la Guéronnière. Il dit en substance: «Je ne puis pas

approuver qu'on attaque les gens qui ne vous font rien; mais, d'un

autre côté, je ne m'intéresse nullement à ceux qu'on dépouille, et je

ne veux pas qu'on les aide autrement que par des conseils.» Hier, je

suis allé à Saint-Cloud, où j'ai déjeuné en tête-à-tête presque avec

l'empereur, l'impératrice, et «Monsieur fils», comme on dit à Lyon;

tous en très-bonne santé et bonne humeur. J'ai longtemps causé avec

l'empereur, surtout d'histoire ancienne et de César. Il m'étonne par

la facilité avec laquelle il comprend les choses d'érudition, dont

il n'a pris le goût qu'assez récemment. L'impératrice m'a raconté

des anecdotes assez curieuses de son voyage en Corse; l'évêque lui a

parlé d'un bandit nommé Bosio, dont l'histoire a l'air d'avoir été

copiée sur _Colomba._ C'est un fort honnête garçon, que les conseils

d'une femme ont poussé à commettre deux ou trois petits meurtres. On

court après lui depuis quelques mois, mais inutilement; on a mis en

prison des femmes et des enfants soupçonnés de lui porter à manger,

mais impossible de mettre la main dessus. Personne ne sait où il est.

Sa Majesté, qui a lu le roman que vous savez, s'est intéressée à cet

homme et a dit qu'elle serait bien aise qu'on lui donnât les moyens

de sortir de l'île et d'aller en Afrique où ailleurs, où il pourrait

devenir un bon soldat et un honnête homme. «Ah! madame, dit l'évêque,

me permettez-vous de lui faire dire cela?--Comment, monseigneur, vous

savez donc où il est?» Règle générale: le plus mauvais garnement,

en Corse, est toujours apparenté au plus honnête homme. Ce qui les

a beaucoup surpris, c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux

de grâces, mais pas un sou; aussi l'impératrice est revenue fort

enthousiasmée.

L'entrevue de Varsovie est un fiasco; l'empereur d'Autriche _s'y est

invité_; et il a trouvé la politesse qu'on a à l'égard des indiscrets.

Rien de sérieux ne s'y est fait. La prétention de l'empereur d'Autriche

était d'établir que, si l'Autriche avait le danger de la Hongrie, la

Russie avait la Pologne; à quoi Gorstchakoff répond: «Vous avez onze

millions de Hongrois, et vous êtes trois millions d'Allemands. Nous

sommes quarante millions de Russes, et nous n'avons besoin de personne

pour mettre à la raison six millions de Polonais. Par conséquent, point

d'assurance mutuelle.» Il me semble que, du côté de l'Angleterre, il y

a apaisement, et il serait possible, probable même, qu'elle nous fît

quelques avances pour suivre une même politique à l'égard de l'Italie.

Si cela arrivait, je pense qu'une guerre serait impassible, à moins

toutefois que Garibaldi ne s'en prît à la Vénétie; mais les Italiens

sont plus prudents qu'on ne croit. On m'écrit de Naples que le gâchis

y est à son comble, et que l'on y attend les Piémontais avec la même

impatience que nous avions, en 1848, de voir arriver à Paris les

troupes de ligne. C'est après l'ordre qu'on soupire et on ne le voit

qu'avec Victor-Emmanuel. Garibaldi et Alexandre Dumas ont, d'ailleurs,

fort bien préparé les esprits, de même qu'une pluie glacée prépare Ã

un dîner chaud. Adieu, chère amie; je pense me mettre bientôt en route

pour Cannes. À Marseille, où je serai vers le milieu de novembre, je

confie votre paquet au bureau des bateaux à vapeur. Donnez-moi des

détails de mœurs et n'ayez pas peur de me scandaliser. Ayez bien soin

de vous et ne m'oubliez pas.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 74 / 183 题